jeudi 6 février 2014

Tout sur Ernest ... la suite


 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Enfants d'Ernest ...

 
Renaud, Isabelle et Franck Martin ... ils sont trois à avoir parlé lundi matin. Trois parmi les sept. Trois parmi des milliers. J'espère qu'ils ne m'en voudront pas, mais depuis le 25 janvier 2014, nous sommes tous des enfants d'Ernest, en ce sens que sans lui, notre vie aurait été toute autre. Toute la ville est orpheline.
Suite et fin des hommages rendus au docteur Ernest Martin. Quelques couleurs de plus à l'arc en ciel laissé à jamais dans le ciel de Louviers. Lisez-bien ces textes, pour tous, il s'agit de visions différentes et majeures.
 
 
 

Renaud Martin, fils cadet d'Ernest Martin, né le 22 mars 1969



 
 
Papa, le souvenir de toi évoqué aujourd’hui est celui de ton action politique comme élu de Louviers, de ton action comme médecin. Moi, c’est comme enfant et comme fils que j’ai vécu en partie cette période.
Je dis en partie seulement parce que je suis né en 69, au moment même où tu as été mis en minorité au conseil municipal. J’étais enfant, mais je peux dire aujourd’hui combien ton action, avec celle des militants politiques qui t’ont accompagné, a compté et compte encore pour moi, pour nous, pour Louviers.

Certes, comme chacun, en te pleurant aujourd’hui c’est la perte d’une part de moi-même que je pleure, car avec toi s’envole pour de bon l’enfant que j’ai été. Mais si je peux publiquement parler de cette enfance, c’est justement parce qu’elle est indissociable de ton engagement politique et de ton action de médecin. J’ai eu la chance en effet d’avoir une famille très, très, très élargie dont les limites se confondaient presque avec celles de Louviers. Et c’est à ta stature que je dois cela. Mon enfance, c’est ainsi  toute une galaxie de figures lovériennes commensales de la rue Foch, militants politiques des vendredis soirs du chalet, auxquels se joignaient des âmes en souffrance que tu aidais en les socialisant rue Foch. Mon enfance, c’est Maman, qui les accueillaient tous et toutes, de toute heure du jour et de la nuit pour faire la ville comme on refait le monde et avec quelle humanité, quelle tendresse ! Mon enfance c’est ce bouillonnement militant, ces discussions fortes, ces tracts à plier, à distribuer, ces affiches et seaux de colle, c’est la transformation de la ville après la victoire de 76.

Mais mon enfance c’est aussi l’injustice de la maladie de Maman, qu’elle affrontait avec dignité mais qui nous laissait trop souvent sans voix et que, vaille que vaille, nous essayions de rendre moins cruelle. Crois-moi, Papa, c’était là, tout compte fait, un espace formidable de vie car ta stature et l’amour infini de Maman faisait tenir cet univers et m’ont fait tenir debout. Y sont inscrits en moi, l’amour de la vie, l’amour des autres et plus encore, ces valeurs, qui, je crois, étaient les tiennes : liberté, fraternité.

Fraternité, oui, mais fraternité de combat, car ils étaient nombreux les combats que tu menais pour l’émancipation, pour la résilience, pour la guérison, bref pour la ville. Une fraternité vivante, joyeuse, festive, mais qui n’excluait pas les ruptures, les échecs ou les douleurs, une fraternité dans laquelle, quel que soit son âge, sa condition sociale, sa filiation, son affiliation à toi ou au cag, chacun trouvait l’énergie de se construire soi-même dans une dynamique pour construire et changer la ville. Cette fraternité avait une adresse, le 20 rue du Maréchal Foch. Crois-moi, ceux qui l’ont approché, ne l’oublient pas et ils l’oublient d’autant moins que tu étais d’abord, Papa, un praticien et que tes actes ont marqué nos existences et la ville.

Car c’est bien dans l’acte que tu excellais. Entendu que tes actes et que les actes peuvent être aussi des paroles qui transforment les êtres et leurs façons de percevoir les choses. Tu n’as ainsi pas eu ton pareil pour insuffler une confiance et une dignité à tes semblables. Comme en médecine où le geste ouvre un espace de guérison, un espace pour que la ville reprenne le dessus et se libère de ce qui l’entrave, tes actes politiques visaient tous à libérer les individus en commençant par les enfants et, chose extraordinaire, avec les amis du cag (comité d’action de gauche), tu as multiplié ces actes émancipateurs, ici, à Louviers.  Liberté des enfants à parcourir la ville, ateliers d’expression libre pour fortifier en eux l’élan créateur, sans lequel disais tu, il n’y a pas d’identité solide. Il fallait que les naissances ne soient plus subies, mais désirées, que l’accueil des nouveaux nés inscrive ceux-ci, d’emblée, comme des personnes. Il allait que la ville donne à la politique culturelle une autre mission que l’érudition pour certains et le divertissement pour tous mais qu’au contraire elle multiplie les occasions pour chacun de se construire soi-même.

Il fallait donc que chaque exposition soit assortie d’atelier de création pour les gosses comme tu disais. Et même si cette vision de la ville émancipatrice appartient au mouvement pré et post 68, visionnaire, tu as eu le courage, l’immense courage, et le talent charismatique de l’incarner et de la mettre en acte, ici à Louviers.

Ce qui a été réalisé alors, et je veux en témoigner, c’est bien un immense espace de liberté et d’épanouissement. Ils sont nombreux, je crois, les lovériens de ma génération qui gardent en mémoire cette liberté qui leur a été donnée de s’instruire, de créer, de faire du sport, de la musique, de se déplacer, comme si la ville était faite pour eux, comme si enfin, leur était reconnu un droit à l’habiter pleinement. Le droit à la ville, pour se construire comme adulte et comme citoyen.

Pour finir Papa, je veux t’assurer, même si les temps ont bien changé, que tes actes politiques demeurent vivants, que les brèches ouvertes alors, ne se sont que partiellement refermées. Ces actes demeureront en tous cas pour moi, et à jamais, un antidote contre la résignation et tu le sais, ils sont à l’origine de mes propres engagements associatifs et politiques.

Le monde est à nous. Il nous revient à toutes et tous de le rendre meilleur, plus libre et plus fraternel comme tu le voulais.
 
 
 
 
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Isabelle Martin, fille aînée d'Ernest Martin

« Maintenant que la jeunesse … » L’interprétation émouvante par Monique Morelli de ce poème d’Aragon vient, évidemment, aussi, pour sa famille comme une plaisanterie privée … Car Ernest Martin  notre père, aimait chanter, chanter en se rasant, chanter sous la douche et surtout à pleine voix en transformant joyeusement les paroles …selon la vieille tradition des carabins !

Évoquer donc ce qu’il a été comme père… au nom de mes frères et sœurs, bien sûr, Franck, Sophie, Stéphane, Antoine, Emmanuelle et Renaud, j’y ajoute évidemment Pauline, notre grande sœur de cœur,  et Jean et Nadette qui sont aussi notre famille, au nom de ses petits enfants aussi, pour qui il a beaucoup compté, Julia, Diane, Angèle, Alice et Victor, Joséphine et Léonie, Théo et Louise, Ethel, Baptiste, Céleste et Candice…

            Notre père a été un père de la seconde moitié du XXème siècle… Il faisait une confiance absolue à notre mère pour s’occuper de notre éducation et certes, n’était pas homme à s’occuper quotidiennement des biberons, des devoirs ou des promenades au square … quoique la tradition des promenades en forêt du dimanche après-midi quand ses occupations lui en laissaient la liberté, il y participait…

            Il faut dire aussi que nous n’avons pas eu le même père, évidemment, de l’étudiant en médecine des années 50 au médecin et à l’homme politique des années 60-70, il y a quelques différences, autant sans doute que celles qui vont de la 4 chevaux à la Clio, en passant par les dauphines, R8, R16 et autres 4L … Remarquons, au passage, sa fidélité aux Renault …Et c’est tant mieux, de ces changements dans la continuité, nous tenons aussi nos différences…

Certes, il n’était pas souvent là, certes, comme certains d’entre vous, nous l’avons beaucoup, beaucoup attendu…avant de passer à table !

            Bien sûr, avec toutes ses activités passionnément menées, les interventions paternelles étaient rares… mais elles comptaient d’autant plus et pour chacun d’entre nous, il a su être là à un moment nécessaire, à une croisée des chemins, jamais assez bien sûr, sans doute juste quand il le fallait…

            Parce que tous, nous l’admirions, c’est sûr,  tous, nous l’écoutions parler du monde comme il était et de ses projets pour le changer, de ses espoirs et de ses indignations, de ses colères et surtout, malgré tout, de sa profonde confiance dans l’homme. 

            Ce que disait « Devenir », le titre du journal qu’il a initié, « deviens ce que tu es », une injonction paternelle pas si facile certainement à mettre en œuvre…, exigeante pour ses enfants, mais aussi marque de confiance absolue sans doute…

Car fondamentalement, à nous tous, il a transmis non seulement des valeurs essentielles d’humanisme, de solidarité, de partage, mais aussi sa passion, ses passions et chacun de nous, dans ce que nous sommes devenus, peut trouver la trace, le germe de ce qui nous vient de lui… Son profond intérêt pour l’autre, sa générosité, qu’ils s’expriment à travers sa foi indéfectible dans l’action politique, sa volonté de rendre le monde meilleur aujourd’hui, son engagement de médecin, soignant des corps mais surtout des personnes, son attention permanente aux conditions d’émergence de la vie humaine, l’importance qu’il accordait à la culture, à l’art, à l’architecture,  aux multiples voies d’expression de l’âme humaine…

            Bien sûr, parfois son exigence le rendait parfois moins tolérant envers nous, qui, selon lui, avions la chance d’être ses enfants, qu’envers les autres qu’il accueillait avec tant d’ouverture et de bienveillance… Mais justement, c’était bien là la marque de son amour pour nous, tous nous savons combien il nous aimait et combien sa tendresse pouvait jaillir quand il le fallait… Fondamentalement, c’est la vitalité, les élans de la passion et un profond goût de la vie que nous lui devons.

Franck Martin, né le 3 juillet 1955, maire de Louviers


Isabelle, Sophie, Stéphane, Antoine, Emmanuelle, Renaud. Nous avons perdu notre père.

Il y a cinq ans, dès que la médecine a posé son diagnostic, nous avons bien essayé de nous y préparer. On n’est jamais prêt à affronter, ça, la mort du père.


C’est petit à petit que l’enfant sort de l’état de fusion avec ses parents. À la naissance, ils sont nous, nous sommes eux. Aujourd’hui, sans eux, nous ne sommes plus tout à fait nous-même.

Perdre son papa, sa maman, c’est perdre une part irremplaçable de soi-même. Vous me reprocherez la banalité du propos car ce drame inexorable est imposé à tous par notre condition humaine. Chacun d’entre nous a été, est, sera confronté à ce choc douloureux qu’est la perte d’un parent. Sur ce lit de braises, nous passons tous, mais personne ne peut s’y préparer, ni éviter la brulure.

 Vous me pardonnerez, mes frères et sœurs, les mots que j’ai trouvés sont bien pauvres pour exprimer l’inexprimable chagrin que nous partageons. Mais nous le partageons, et cela fait chaud au cœur, nous le partageons avec tous ceux qui sont venus ici ce matin. Ceux qui nous ont adressé tant de messages, ceux qui se souviennent d’avoir croisé le chemin d’un médecin exceptionnel, d’un maire aux si belles idées, d’un homme au si grand cœur.


ICI, la tâche devient redoutable. Comment dire ce qu’a été un homme ? On ne compte pas les romanciers qui y ont brisé leur plume.


Nous avons tous une image de lui qui nous est propre. Où trouver le dénominateur commun devant les multiples facettes d’une vie, unique comme elles le sont toutes, mais si originale par les chemins empruntés et par l’influence qu’elle a encore sur la destinée de tant d’autres.


Et même si je ne parle que de l’homme public, il n’est pas simple de trouver les points cardinaux qui ont orienté sa boussole.


Ernest Martin n’était pas un intellectuel, mais un homme d’action, guidé par ses propres valeurs et son action reste inclassable dans le champ balisé de la politique contemporaine.


Dire qu’il n’était pas un intellectuel peut choquer ceux qui, dans le souvenir de tant de soirées passées en compagnie d’un auditoire fasciné, composaient son cher comité d’action de gauche à admirer les arabesques d’une intelligence scintillante, capable d’expliquer en une phrase les ressorts de l’évolution du monde moderne, puis de passer à une visite des tréfonds de la conscience humaine, avec un détour par l’inconscient, avant d’expliquer sans transition la formation génétique de la mâchoire d’un bouledogue et la critique de l’urbanisme de Le Corbusier.


Il était capable, en humant l’air du temps, de prendre bien des longueurs d’avance sur son époque. Ainsi, maire de Louviers, de 65 à 69, les valeurs et les principes de sa gestion municipale préfiguraient le bouillonnement d’idées, l’élan libertaire de mai 68.


Mais sa pensée était libre, originale et irréductible à tous les dogmes, ces mots en « isme » qui empoussiéraient l’air du temps : marxisme, anarchisme, gauchisme ou autogestion …



On ne peut pas comprendre le chemin emprunté par mon père si on n’en voit pas le point de départ : la médecine. Sa vocation pour la médecine ne l’a pas amené vers elle comme une profession mais comme une mission, un engagement total au service de la vie.


Un médecin avant tout. Un médecin accoucheur qui aurait lu Jean Jacques Rousseau pour réinventer l’idéal humaniste par l’action politique.

Avait-il lu Jean Jacques Rousseau ? Pas plus que la plupart d’entre nous, je crois. Mais l’intuition fondamentale de Rousseau l’a certainement guidé. L’homme nait bon, la société l’abîme et si on délivre l’homme des souffrances sociales, la société sera meilleure et les hommes seront heureux.


Mais mon père était accoucheur, fasciné par la naissance des petits d’homme. Il faut l’avoir vu, avec des gestes et une voix d’une douceur irréelle, parler oui, parler à un nouveau-né pour comprendre.


Comprendre qu’il remplaçait le mythe du bon sauvage de Rousseau par la mise au monde de bébés considérés, dès la naissance comme des personnes.


Je crois que nous tenons le fil rouge de son action publique : si la naissance se passe sans violence, si le bébé et sa mère tissent une relation où se construit la confiance en soi, la certitude d’être aimé et d’être capable d’amour, alors l’enfant exprimera tout son potentiel et sera capable de s’ouvrir au monde et de s’ouvrir aux autres.


Quant à l’organisation sociale, la société, son rôle essentiel est de donner à chaque enfant le cadre de vie qui lui permette de tenir les promesses de sa naissance.

Si l’enfant tient les promesses de sa naissance, d’individu il se transformera, se construira en citoyen libre, capable d’autonomie de pensée et d’action. Et le citoyen trouvera son épanouissement dans la responsabilité sociale et la solidarité, la fraternité républicaine. Tel est, me semble-t-il, le chemin tracé par mon père, de la naissance à l’idéal humaniste. Celui de l’épanouissement de la vie. C’est là mon héritage, c’est là où j’ai mis mes pas dans les pas de mon père.


De là tout peut s’expliquer : son combat pour l’enfant ne naisse que désiré, que pour désirer l’enfant, la femme dispose librement de son corps. Sa conviction inébranlable que l’enfant est capable, comme l’adulte, d’auto-régulation et que l’éducation doit donner toute sa place à cette faculté. Sa haine de l’argent comme barrière à l’accès à la culture, voie royale de l’ouverture au monde et aux services publics, son combat pour libérer les malades de l’alcool ou de la drogue.

Ernest Martin a mis au monde des centaines de bébés. Il a soigné des milliers de patients. Sa réussite de médecin ne se mesure pas aux statistiques de la Sécu. Médecin des pauvres, des exclus, des toxicomanes, il était fréquent qu’il soigne gratuitement. Sa réussite se mesure au fait que, dans une salle d’attente toujours bondée, des malades acceptaient d’attendre 2, 3, 6 heures avant de voir s’ouvrir la porte de la consultation. Le docteur Martin prenait son temps. Intéressé très tôt à la psychosomatique, il disait qu’on ne peut soigner le corps sans soulager la tête, que l’écoute bienveillante était le meilleur médicament et que la souffrance psychique est plus destructrice que la souffrance physique. Il savait soulager les deux. Il savait aussi éveiller les consciences.

Merci à tous ceux qui ont dit et fort bien dit,  que la rencontre avec mon père avait changé leur vie. Le charisme d’Ernest tenait, je crois, à son inguérissable optimisme, à la joie de vivre qu’il trouvait dans l’action. Je crois surtout qu’il dégageait une l’exceptionnelle chaleur d’un homme qui aimait les gens autant qu’il aimait la vie, la force de la vie, son épanouissement en lui-même comme chez les autres. Un homme bon, un homme bienveillant, aussi tendre envers les faibles qu’il savait être dur envers les méchants, combattif contre les puissants. Un meneur d’hommes.

Ernest était un matérialiste militant, un athée. Il était convaincu qu’une fois que la vie quitte l’enveloppe charnelle abritant la conscience, il ne reste absolument rien que des cendres. Sauf que… mon cher papa, il reste la mémoire, la mémoire des vivants. Sauf que chacun de nous, mesdames et messieurs porte sa part de souvenir, petite ou grande, une part unique et subjective, partielle et partiale de l’homme qu’il a été et qu’il ne sera plus que dans nos mémoires et dans la mémoire de Louviers, la mémoire collective. Tout à l’heure, le maître des cérémonies vous appellera à vous recueillir un instant devant son cercueil et vous ferez revivre ce fragment de son existence que vous portez dans votre esprit et je l’espère, dans votre cœur. Et tant qu’une seule, un seul d’entre nous portera la mémoire d’Ernest Martin dans son cœur, il sera encore vivant. Et c’est pourquoi, du fond du cœur et au nom de notre famille, je vous remercie si fort, si chaleureusement, d’avoir pris un peu de temps pour faire reculer encore un peu la mort. Un peu de temps pour ce qu’il faut bien appeler une communion laïque, à la mémoire et en hommage à la vie du docteur Martin.
 

Jeune à jamais

En conclusion, s'il est possible de conclure, je me permets juste de transmettre indécemment ma contribution à la compassion collective. Forever Young, jeune à jamais, mon dernier hommage à Ernest, un titre qui m'obsède depuis samedi 25 janvier 2014.
 
 
 

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