mardi 5 novembre 2019

OSTALGIE ET NOSTALGIE 30 ANS APRES

Il y en aura encore qui diront qu'il n'y a pas de hasard ! Et pourtant ... Et pourtant, tomber sur ce vieux journal, sur cet article qui a souligné une part importante de mon existence, quelques jours avant que l'on évoque un peu partout cet événement qui a bouleversé le monde ... vous avouerez que c'est un sacré truc. J'ai publié sur facebook la photo de la une de la Dépêche parue entre Noel et le Jour de l'an il y a 30 ans. On m'a demandé de publier l'article mais une photo de l'article l'aurait rendu illisible ... Je me suis donc fendu de recopier intégralement cet article massif de 25.000 signes. J'ai ajouté quelques notes à la publication, histoire de le rendre lisible pour les jeunes et ceux qui auront oublié ce que pouvait signifier des mots comme Trabant, RDA et tutti quanti ... comme aurait pu le dire Aznavour, je vous parle d'un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître. Les illustrations  sont les mêmes que celles de l'article original. Elles sont de piètre qualité, c'est vrai. Mais je n'ai pas voulu tricher. Bonne lecture ... 

Tout y est ! Ce qui fait la force de la presse papier c'est qu'on y plonge comme dans un monde. Jamais la gestion numérique de l'information ne pourra prendre la place émotive d'un journal ! Je dois dire, au delà de l'émotion que m'a valu de retrouver ce vieux numéro, de revivre ce qu'a été pour moi la chute du mur et ma participation à l'Histoire avec la reconnaissance que je dois à La Dépêche de Louviers d'avoir reproduit ce récit de voyage historique ... il y a aussi, mais ça c'est une autre histoire, les publicités pour le minitel, la reproduction de la vie sociale, politique, sportive du Louviers il y a trente ans et, cerise sur le gâteau, quelques graffitis qui rendaient le grand article fort peu lisible et qui m'a contraint à le retaper dans son intégralité. 25.000 signes. Voilà qui change des 1.500 signes qui me sont demandés lorsque je publie un communiqué dans la Dépêche d'aujourd'hui.

Un Normand fait le mur

Ancien fonctionnaire de la mairie d’Evreux, Olivier Taconet, de Louviers, est passé à l’Est. Il a vu vivre l’autre Allemagne depuis qu’elle n’est plus emmurée. De Berlin à la R.D.A.[1] profonde, carnet de voyage dans un pays en pleine évolution.

J’aurais pu aller à Florence… Revenir au palais des Offices. Refaire le chemin inverse jusqu’au cœur de ce Musée. Frotter ses couloirs prodigieux. L’Epanouissement de Vénus et m’éblouir à son plafond. Ou me faire l’entrée principale, monter son escalier comme une jambe, avec une pause à l’étage comme un genou avant que je me perdre dans son ventre définitivement.
J’aurais pu aller en Sicile, goûter au pied de Taormine les doux orangers de décembre. M’orienter vers l’Etna et attendre.
J’aurais pu aller à Tahiti, au Club Med. Oublier jusqu’au dégoût de nos hivers tristes et de nos débats malheureux de bourgades provinciales étouffées par des foulards.
J’ai opté pour plus sordide encore. Berlin ! Le hasard de l’histoire. Plus exactement le croisement de ma petite histoire et de celle avec un grand H.
A l’origine quelques jours de congé à liquider dans une période creuse et une furieuse envie de partir … J’hésitais, feuilletant mon Atlas, insérant comme autant de marque-pages les dépliants chipés aux agences de voyage. Je balançais entre le connu et l’inconnu, entre le beau et l’ancien, et jamais l’idée ne me serait venue d’aller à Berlin.
« Berlin, je connais trop bien ! » C’était avant le 9 novembre. Un ami très proche qui ne connaissait la ville que par son livre d’images, m’avait pourtant dit « Regarde un peu la télé. Pourquoi tu ne vas pas à Berlin ? »
Comment lui expliquer alors ce que m’inspirait la télévision quand on y évoquait l’Allemagne de l’Est, lui parler de ce dégoût vague Je zappais sans m’en rendre compte en dépit des efforts pour m’intéresser au sujet.
Certains la voient comme une boîte de nuit. J’ai toujours pour ma part considéré Berlin comme une prison.
LE CHOC MURAL
Entendre parler de manifestations à Leipzig[2] m’émouvait terriblement comme on voit des détenus sur des toits. Mais savoir que le courage magnifique des insurgés n’aura pour seule récompense qu’une sévérité accrue me mettait mal à l’aise.
Et puis, il y a eu ce fameux soir, L’autoradio m’annonça que le passage était libre entre les deux Berlin. J’accélérai en hurlant le peu de route qui me séparait de chez moi. « La télé, je m’égosillai, la télé, B…l de D…, de nom de D… !!! ».
Il fallait voir les petits burins, les marteaux et les ongles ridicules … un morceau du mur, du grand mur, c’est si dur.
Il fallait voir les badauds perdus comme en rêve.
Il fallait voir, mais mes larmes m’en ont fait louper pas mal … J’étais bête et heureux.
Me sont revenus alors, parmi mes souvenirs laissés là-bas, une adresse rangée au fond de ma tête d’une correspondante à qui je n’avais pas écrit depuis plus de vingt ans. Je lui ai envoyé une lettre comme on lance une bouteille à la mer. Quitte à aller à Berlin, ce qui devenait impératif, que cela soit au moins pour y rencontrer quelqu’un !
Petra me téléphona un samedi après-midi. Le fait de ne plus savoir parler allemand amplifiait mon sentiment de perdition. On réussit à convenir qu’elle m’écrirait. Cela me laissait le temps de préparer mon voyage et de récupérer au plus vite quelques rudiments de la langue de Goethe. Deux jours avant de partir, la lettre m’apprenait qu’elle était mariée, qu’elle avait trois enfants, m’attendrait à l’aéroport et assurerait mon hébergement.




SAINT NICOLAS
J’aurais voulu partir en train.
J’avais un souvenir de gamin fasciné, voyageant dans un groupe sponsorisé par les Amitiés Franco-allemandes (de l’Est), appendice du PCF, et regardant, illuminés, les chiens policiers longeant les voies à la recherche des fraudeurs. Quel chic ! On était comme dans un film de guerre.
J’aurais voulu partir en train. Voir si, vraiment, les bergers allemands n’y étaient plus ou s’ils dormaient…
J’aurais voulu partir en train, je m’étais renseigné dès le 15 novembre. Toutes les réservations étaient prises jusqu’au 24 décembre sur ligne Paris-Berlin de la SNCF, c’est pas possible !
J’avais choisi, comme par hasard de partir le 6 décembre. Je réalisais en chemin que c’était le jour de la Saint-Nicolas, une fête importante Outre-Rhin pour les cadeaux et les enfants. D’ailleurs si vous retirez la crosse au Saint, vous avez le Père Noël, En outre ça a toujours été une tradition de ne pas partir en République Démocratique Allemande sans provision de produits rares : bonbons, bananes, cafés, chocolats, dentifrices et autres réussites commerciales de l’occident florissant.
Partant le mercredi, dès dimanche j’étais attendu à Paris. C’était juste ce qu’il fallait pour prendre la température d’un site connu. Adepte du Blitz-Reise (voyage-éclair) j’optais là pour la formule qui correspondait le mieux à la réalité de ma situation.
J’appris la veille de mon départ en avion que la SPA d’Allemagne Fédérale lançait une campagne d’adoption pour que les 500 chiens chargés de la surveillance des frontières ne soient pas transformés en chair à pâté. Je ne pus m’empêcher de me demander qui s’occuperait du sort des milliers de professeurs de marxisme-léninisme.
 J’appris encore, ce même jour, qu’Eric Honecker[3] était en résidence surveillée. Souriant chef d’Etat il y a encore deux mois, il n’avait fait que prolonger naturellement un régime de dictature à une population qui la subissait depuis 56 ans[4].
EFFERVESCENCE
J’ai été en Espagne après Franco, au cirque de Rouen en mai 68, au Portugal après les œillets, en Grèce après les Colonels. Si j’allais à Berlin c’était bien sûr pour retrouver cette sensation caractéristique d’un peuple éprouvant soudain le bonheur du débat et de la pensée libre.
Mais en même temps, je partais pour d’autres raisons.
Partagée entre la cité la plus marginale du monde et la vitrine policée du socialisme scientifique, nul, y ayant séjourné plus de 24 heures, n’en est sorti indemne, et moi moins que tout autre. Berlin schizoïde fait complètement partie de moi.
Enfin, jamais depuis 1917 une révolution en cours n’a eu autant de conséquence sur le devenir du monde que ce qui se passe en Allemagne de l’Est. Je m’en serais voulu de passer à côté d’un séjour historico-touristique exceptionnel.
Confirmation de ce monde en mouvement, j’apprends en route vers l’aéroport la démission prévue pour l’après-midi d’Egon Krenz. Un autre homme d’Etat qui s’en va. Celui-ci, plus récent a eu l’ambition de piloter la « Wende » (le tournant) en Allemagne de l’Est. Son ambition était de rester dans l’Histoire comme l’homme de la brèche. Il ne sera qu’un nom oublié. L’éphémère remplaçant d’Eric Honecker.
Une fois dans l’aéroport un coup d’œil circulaire m’annonce une dernière nouvelle forte : « à partir du 1er janvier, plus besoin de visa pour voyager librement en RDA … pour les Allemands de l’Ouest ». Tour va décidément très vite.
DANS QUEL ETAT J’ERRE
Je suis malheureusement un peu en avance sur l’Histoire. Ma visite est trop impromptue et la demande de visa se fait encore à l’ancienne mode : deux mois d’attente minimum. J’ai bien peur d’être contraint à un va-et-vient quotidien entre l’Est et l’Ouest pour l’obtention d’une autorisation de séjour valable seulement 24 heures. Le flou de l’Etat sera-t-il transmis assez fort à son administration pour qu’elle me laisse passer trois jours entre ses mailles ?
Réponse probable dans quelques heures.
A 14h30, Petra m’attend à l’aéroport avec toute sa famille et la « Wartburg[5] » (on a surtout parlé de la Trabant depuis le début des événements à l’Est, mais la Wartburg est infiniment plus chic).
« Kein Wisum für DDR » j’annonce d’emblée, je n’ai pas de visa.
Petra me dit avoir des amis à Berlin qui peuvent m’héberger. Je me prépare d’avance à un aller-retour rituel sur le Charly check-point pour obtenir l’autorisation quotidienne d’un séjour à Berlin-Est.
En fait, Petra, bien qu’ayant vécu des années dans la banlieue de Berlin-Est, n’y connait plus que ses parents.
Elle a vu tous ses amis fuir à l’Ouest régulièrement ou irrégulièrement et le 9 novembre a d’abord permis d’aller les revoir.
La crise Est-allemande, c’est peut-être d’abord cela. On sait depuis Laborit l’importance psycho-sociale de la fuite dans les moments de détresse et la RDA en a été la meilleure illustration.
En même temps les liens qui peuvent être tissés entre les anciennes relations sont beaucoup plus forts dans les situations d’exil. Pas besoin d’ « Avis de recherche[6] » télévisé pour le retrouver.
« Que fuyiez-vous » j’ai demandé à ceux qui étaient passé à l’Ouest. Parmi eux Angelika et Uwe, parents d’une petite Debbie qui avaient demandé en 1986 l’autorisation d’émigrer qu’ils ont obtenu en octobre 1989, un mois avant l’ouverture des frontières.
« Était-ce le communisme, l’inconfort matériel, la censure, la dictature … ? Qu’avons-nous à l’Ouest que vous n’aviez pas chez vous ? De belles voitures, des épiceries de luxe, des revues attrayantes, des lumières, des sex-shops ? »  
EKZEPT ZENSUR
« Im Ost haben wir nichts ekzept Zensur[7]. » Telle était la formule : « à l’Est, nous n’avons rien, sauf l’ennui ».
En tous les cas, Angelika et son regard étrange aura gardé de sa jeunesse passée à l’Est quelques reliquats culturels et une puissante capacité à refuser de voir la réalité. Suite à tout ce qu’elle a fait pour parvenir de l’autre côté du mur, elle refuse encore de croire que quelque chose bouge à l’Est, et pourtant !
De Berlin Ouest, les signes sont nombreux. L’immense Avenue du 17 Juin, qui traverse le jardin zoologique pour aboutir à la porte de Brandenbourg a été rebaptisée à la main Avenue du 9 Novembre.
Le 17 juin c’était pourtant ce jour héroïque où le peuple de Berlin Est était descendu dans la rue pour défendre les revendications ouvrières alors que le 9 novembre n’est en fait que la date de décision administrative d’un pouvoir déjà en perdition : l’ouverture du mur. L’Histoire, il est vrai, comme la rue, ne retiendra pourtant que cette dernière date.
Il y a aussi toutes ces Trabant et Wartburg qui se mêlent à la circulation et dont les occupants s’accostent, il y a les signes d’accueil, les cinémas qui annoncent les tarifs réduits à la vue d’un passeport de RDA.
Enfin ? il y a l’indication des nombreux points de passage vers l’Est d’où l’on voit arriver le flux de ceux d’en face, réfugiés d’un jour, lécheurs de vitrine et amateurs de banane, le fruit défendu du socialisme.
Et partout, il n’est question que de « Wiederverreinigung » (réunification). C’est le moment d’aller voir comment c’est de l’autre côté. 
C’EST PAS LA ROUMANIE
Je finis par passer à mon tour le le mystérieux Check Point Charlie. La Volkspolizei m’interdit d’un geste de prendre des photos. Je tends mon passeport. D’un ton sec, après que j’ai payé mon droit de passage, le policier me le rend. Je ne dois pas rester au-delà de minuit et je dois demeurer dans le périmètre de Berlin.
« Ja doch ! » Je réponds pour le rassurer. Petra et Jens m’ont prévenu de leur intention de m’emmener avec eux à Malchow, dans l’Allemagne profonde, petit village situé à 200 km au Nord.
En attendant, mes yeux s’écarquillent dans la capitale de la RDA. N’ayant pas mis les pieds ici depuis 15 ans, et même sortant de l’Ouest, la ville me fait une bonne impression.
Disons-le, ce n’est pas la Roumanie. A présent, les trous laissés béants par la deuxième guerre mondiale sont complètement cicatrisés sous des enfilades de béton sans fissure. Il y a même des manifestations intéressantes du socialisme scientifique et entre l’Est et l’Ouest, à tristesse égale, c’est quand l’Est qui fait plus propre.
Je réalise que si l’on m’a si vite amené à l’Est, c’est parce qu’on a voulu me payer le restaurant dont le tarif est inabordable à l’Ouest. Devant la carte du menu, je réalise que dans ce domaine, en revanche, rien n’a changé. Goulash, pommes de terre et bière bon marché. On mange encore de la même façon.
PERSONNE A LA MESSE
Visite du mur de Berlin, côté Ouest, où l’on ne parle que des ouvertures à venir. Je fais un saut chez les parents de Petra. Le père, pasteur, regarde une télévision magnifique d’où il contemple les deux programmes d’Etat orientaux et trois programmes occidentaux. Cinq chaines, c’est mieux qu’à Louviers … mais pourquoi font-ils la révolution ? Je détaille la maison : du bon café, des jouets fisher-price, pour les petits, des bananes. Plus tard j’apprendrais qu’un frère de Petra a immigré à Hambourg et que ses aller-et-retours ont permis cet apport de richesses.
« Ton père est pasteur. On dit en France que l’église protestante a joué un grand rôle dans la révolution …
-          Tu sais, il y a toujours aussi peu de monde à l’office, me répond Petra.
« Pourquoi cette révolution ? Je me demande tout en sortant dans les rues de ce petit bourg où je n’étais pas revenu depuis 20 ans. Visite au mur protégé par deux policiers débonnaires qui s’écartent pour ne pas être photographiés. Ils me laissent ramasser quelques menus gravats au pied d’un petit trou faits dans le mur et de quelques expressions anti-parti qu’aucune autorité n’a fait effacer.
Je me relève et nez au vent je retrouve en plus fort cette odeur caractéristique du pays en hiver. Ce sont les fumées des poêles à charbon qui grillent leur lignite. Je les ressentirai encore plus fort à Malchow. Ce chauffage désuet est aussi une cause de pollution. Mais est-ce pour cela qu’on fait une révolution ?
JE SIGNE UNE PETITION
J’arrive donc en fin de cours à ce fameux bourg. Ici, les enfants sont conduits à l’école à 7 heures, qui suivent le rythme de leurs parents dont les usines ouvrent à la même heure. Les petits récupéreront l’après-midi pendant que les grands boucleront leurs semaines de 42h30. Les ouvriers, comme les autres, ont quinze jours à trois semaines de congé par an. Ils sont payés 1000 marks par pois (ce qui, au taux réel d’échange correspond à une somme pouvant aller de 400 à 800 francs) mais leur loyer coûte moins de 100 marks et le chauffage surpuissant est gratuit. Qui plus est, les vacances sont, elles aussi, à un prix ridicule si l’on accepte celles financées par l’entreprise où votre travail est assuré.
Non, ce n’est pas ce qui a justifié la révolution. La société arrivait à supporter les sacrifices et à se maintenir soudée. Elle arrivait à se priver d’imagination. Bien sûr on voyait tout ce qu’il y avait à l’Ouest et ce que l’on n’avait pas à l’Est. La frustration étant la chose au monde la mieux partagée, zllz n’était pas absente non plus de ce côté du rideau de fer.
Comme dans tout état de dictature, la peur aidait à la cohésion, mais elle arrivait encore à se voiler derrière l’idéal non partagé d’une société où l’égalité était la base du droit. C’est ce qu’on disait.  
-« Comment ? Ai-je lancé stupéfait à Petra quand elle me parlait de la découverte de résidences grand standing destinées aux apparatchiks du parti … Comment, vous ne le saviez pas ? Les gens ne s’en doutaient pas ? Ça n’a pas vraiment été une surprise ? »
Mais si ! … Enfin, à moitié oui et à moitié non. Les gens pensaient bien qu’il y avait des privilèges, mais ils ne pensaient pas à ce point, tellement le discours officiel leur disait que de ce côté les gens n’avaient peut-être pas ce qu’il y avait à l’Ouest, mais qu’au moins tout le monde suivait le même régime.
Qu’on ne voie cependant pas là la cause de la révolution puisque ce n’est qu’une fois celle-ci commencée que les abus ont été découverts.
C’est quand même devenu la grande cause d’agitation du moment. A Kleinmachnow, on se demande ce qu’on doit faire de la luxueuse école des cadres du parti et de son personnel de service. Doit-on tout transformer en annexe de l’hôpital, en centre de loisirs ou en résidence pour personnes âgées ? Une pétition circule que je me fais un plaisir de signer… mince trace sur le livre d’or de l’Histoire.
A Malchow, c’est le centre de loisirs de la police qui est visé et que l’on propose d’ouvrir à la population.
Ailleurs ce sont des locaux destinés à la police politique, la Stasi. Dans toute la République, c’est une nouvelle distribution de l’espace qui est réclamée parallèlement à une effervescence qui atteint tous les degrés de la hiérarchie du pouvoir.
On parle des anciens dirigeants impliqués dans un trafic d’armes, on se fait ouvrir les locaux secrets de la police secrète, on veut empêcher la destruction de documents, on annonce un libéral à la tête de l’Etat, la date des élections libres (le 6 mai) et le congrès extraordinaire du Parti Communiste qui sera télévisé pour la première fois.
En R.D.A. le Parti Communiste s’appelle le S.E.D. Sozialistischer Einheitspartei Deutschland, soit parti de l’unité socialiste d’Allemagne. Les dirigeants veulent changer son nom qui, a priori ne fait aucune référence au communisme majoritairement rejeté. Il faut savoir que le parti porte ce nom depuis une O.P.A. menée par les communises dans l’après-guerre sur le Parti Social-démocrate afin d’assoir son emprise totalitaire sur le pouvoir. Face aux nostalgiques qui fondent leur identité sur le nom un dirigeant déclare que le S.E.D. signifie à présent pour tout le monde « Sauarbeit, Egoismus und Diebstahl » . Travail de cochon, égoïsme et brigandage. C’est dire la vigueur des débats et l’ampleur de la crise au plus haut niveau.
Loin de ces débats, à Malchow, a lieu une dernière réunion avant mon départ. Il s’agit d’une discussion policée sur l’organisation des prochaines élections. Un avocat aveugle, membre du Neues Forum explique aux participants ébahis les modalités envisagées pour les scrutins à venir. Le débat a lieu dans une mairie d’où tous les représentants sont absents. Une affichette manuscrite, posée en ville l’après-midi a réussi à attirer une cinquantaine de personnes abasourdies qui font l’effet d’être en contact avec des extra-terrestres.
Les élections libres, quoi-t-est-ce ?
LES PAYSANS DE BERLIN
On parle d’isoloirs, de proportionnelle, de présidentielle, de partis. Chacun pose sa question sans que personne n’ait de réponse. Et bizarrement, mais cela rejoint un autre débat, on passe plus d’une heure à discuter du droit de vote des étrangers (bien qu’il n’y ait qu’une faible présence de Vietnamiens dans le village).
Las, foin de cette effervescence ! Deux jours, c’est vite passé, et je me dois de revenir à West-Berlin, refranchir la frontière sans visa. J’ai beau m’être rendu compte de visu que l’Etat n’est plus ce qu’il était, la crainte d’un fonctionnaire vindicatif à la douane n’est pas pour me rassurer d’autant qu’un avion m’attend avec un horaire impératif et je n’ai pas les moyens d’être retenu trop longtemps.
Nous partons donc, après un dernier repas et une dernière bénédiction d’icelui (Il aura fallu en effet que j’aille jusqu’ici pour voir des parents d’une trentaine d’années imposer à leur progéniture le benedicite avant chaque repas). Direction Berlin, vite, à 6 dans la Wartburg. Nous avons le privilège d’éprouver la seule autoroute construite sur le territoire depuis Hitler.
J’aurais bientôt l’occasion de l’éprouver plus pleinement encore. La voiture tombe en panne, inéluctable. Aucun secours. J’essaie de consoler mes amis en expliquant qu’à l’Ouest aussi les voitures tombent en panne le week-end.
Faute de garagiste, c’est le beau-frère qui vient en dépannage. On m’a prévenu de la différence de milieu. Celui-ci dirige une moyenne entreprise à Potsdam. De fait, il arrive en Volvo. En conduisant, il me donne des conseils pour que je puisse passer la frontière en sécurité. Il exprime tout son intérêt pour la situation présente dans son pays.
Sa femme a cependant des inquiétudes. Elle pense qu’avec l’ouverture des frontières aux occidentaux, un déferlement aboutira à l’épuisement des stocks en magasins. Et de comparer le prix d’une miche de pain, d’un repas au restaurant et d’une coupe de cheveux chez le coiffeur. La crainte de l’autre Allemagne se transmet à l’ensemble des interlocuteurs.
J’essaie maladroitement de calmer l’assemblée en expliquant quelques règles économiques. J’explique qu’il faut être très frontalier pour aller acheter du pain à l’Est et qu’en tous les cas, la capacité des occidentaux à faire la queue est somme toute réduite. Par ailleurs je n’imagine pas non plus un amateur de restaurant de l’Ouest faire des kilomètres pour manger, moins cher, certes, mais, avouons-le, nettement moins bon. En tout état de cause, les restaurants orientaux se verront contraints à une meilleure qualité, ce dont chacun ne peut que se réjouit. Enfin, pour ce que je connais des femmes, j’imagine mal une occidentale normale aller économiser quelques sous pour aller se faire coiffer dans de tristes salles que l’on trouve de l’autre côté du mur.
Je repense à la discussion un peu plus tard en constatant à l’occasion des feux de circulation situés à proximité du mur, le flux des Allemands de l’Est traversant par grappes, reventant chacun un petit sac à la main de son séjour à Berlin Ouest. Le flux d’Ouest en Est n’est pas près d’égaler le flux d’Est en Ouest.
Seul un pouvoir à la dérive pouvait encore espérer qu’une ouverture du mur suffirait à ramener les enfants prodigues. On se souviendra longtemps de cette ultime opération de propagande où les centres d’accueil de la Croix Rouge installés en RDA sont restés vides et tristes à l’image du régime politique.
Les masses piétonnières restent disciplinés et me laissent arriver au plus vite à la frontière. Me laissera-t-on à présent la possibilité de la franchir en temps voulu pour prendre mon avion ?
DERNIERES INQUIETUDES
Mes amis m’abandonnent devant le versant Est du Check-Point Charlie après le policier de service ait jeté un œil distrait sans se rendre compte que mon laisser-passer n’était pas à jour.
Les deux nouveaux sas sont encore à franchir. Je passe l’avant-dernier sans encombre mais je me rends compte à la longueur de la queue qui précède le troisième que les choses deviennent plus sérieuses. Je me sens terriblement seul.
De fait, après un quart d’heure d’attente, un fonctionnaire en uniforme vert épluche enfin mon papier.
-          « Mais, dit-il, vous devriez être rentré depuis deux jours. Où avez-vous été ?
-          Chez des amis …
-          Où, chez des amis ? Il insiste méchamment.
-          A Kleinmachnow
-          Mais ce n’est pas Berlin
-          Oui, mais c’est tout près.
-          Vous n’aviez pas le droit.
-          Nous avons téléphoné à la police … Ils nous ont dit que je pourrais passer. Peut-être faut-il payer quelque chose ?
-          Vous n’avez pas le droit de refaire cela une autre fois.
-          Comment ?
-          Vous n’avez pas le droit de le refaire une autre fois ». Et, résigné, il me rend mon passeport.
Mon Dieu, je me dis, Check Point Charlie, c’est bien ici ? Est-ce bien là ce qu’il reste de la frontière la plus fermée du monde, ce qui reste d’un endroit où l’on se faisait trouer la peau pour franchissement illégal ?
Je quitte donc ce Bloc qui n’en est plus un. Il ne s’agit plus que d’un iceberg décongèle. Le ventre encore plein d’émotion, je me rends lentement vers Berlin-Tegel, l’aéroport. J’éprouve encore une sorte de compassion pour ces paysans de la démocratie, ces générations doublement victimes de la défaite d’une guerre à laquelle elles n’ont pas participé. Maintenant, ils débarquent en pleine modernité, les yeux ahuris de bananes et de néons, la tête mélangée de frustrations, de besoin de justice, de consommation et de naïvetés. En même temps, comment ne pas éprouver le plus grand respect pour ce peuple en marche, produit d’une Histoire qu’on lui a fabriquée et a laquelle il n’a jamais participé avant ce jour.
Les orientaux ont été jusqu’au bout de leur aliénation, jusqu’au dégoût … on peut à présent être intrigué par la puissance de raisonnement d’un premier ministre Hongrois, d’un historien russe parlant de Trotski[8] à la télévision française … On n’a pas fini d’être surpris.
Notre système de valeur est adopté en pleine connaissance de sa faiblesse et de ses manques. C’est parce qu’il a été éprouvé que leur régime est rejeté. Personne, à l’Ouest n’a eu l’occasion de mener aussi valablement cette démarche. L’Est est la préfiguration de l’intelligence de demain.





[1] La Rda, ou DDR, c’est la république démocratique allemande, Deutsche Democratische Republik ou Allemagne de l’Est, aujourd’hui disparue. L’Etat était le fruit de la deuxième guerre mondiale et de la défaite du régime hitlérien en 1945. L’Allemagne a alors en deux parties, l’une reliée à l’Occident, la République Fédérale, l’autre reliée à l’Union Soviétique, la RDA. Berlin bénéficiait d’un régime particulier. La ville, située au cœur de la Rda, était,  elle aussi, coupée en deux, avec une partie reliée à l’Ouest par un couloir ferroviaire et aérien, interdit aux allemands de l’Est.
[2] C’est à Leipzig qu’ont commencé les énormes manifestations demandant la démocratie et notamment soutenues par l’église protestante. Ils ont donné lieu à un mouvement politique, le Neues Forum (nouveau forum) dont il sera fait mention un peu plus loin.
[3] Président de la RDA de 1976 au 18 octobre 1989 … il sera remplacé au pied levé par Egon Krenz, qui ne tiendra à ce poste qu’un mois et 18 jours.
[4] Il ne faut pas oublier que pour les allemands de l’Est, la dictature communiste a été le prolongement de la dictature hitlérienne.
[5] La production automobile de la Rda était limitée à deux modèles destinés aux seuls ressortissants. Il fallait plusieurs mois ou années pour en obtenir un exemplaire. Il s’agissait bien entendu de modèles bas de gamme qui n’aurait pu trouver preneur de l’autre côté du mur … même si, elles ont obtenu par la suite un succès certain pour les collectionneurs.
[6] C’était alors une émission de télévision très célèbre … où l’on s’amusait à rechercher d’anciennes relations à l’heure où ni facebook, ni même internet n’existaient
[7] En Rda, nous n’avons rien, sauf la Censure.
[8] Léon Trotski a été un révolutionnaire russe qui non seulement a été assassiné par Staline, mais dont l’existence a été reniée par le régime soviétique. Voilà pourquoi le fait qu’un historien reconnu par le régime soviétique puisse l’évoquer montrait à quel point celui-ci était sur le point de basculer. Une dictature ne peut survivre sans tabou. 

mercredi 25 juillet 2018

La République du Ridicule

L’histoire se répète toujours deux fois, la première fois comme tragédie, la deuxième fois comme farce [1].

La deuxième victoire de la coupe du monde, ne vaut pas la première. C'est
un fait, mais c'est vrai que Macron n'y est pour rien et que ça n'a rien à voir
avec l'affaire Benalla. Belle oeuvre de photographe qui a fait le tour du monde
en ce qu'elle révèle un président de la République à l'image de tous les
français, moi compris. Grandi par une épopée sportive à laquelle on n'a pas
contribué. Bon, visiblement, c'était pour Macron le début des ennuis.
En fait, ce que montre la formule de Marx, par ailleurs empruntée à Hegel, c’est qu’il ne peut y avoir de grande figure historique en dehors d’une grande période historique[2]. Dans cette mesure, il faut l’admettre, la figure revendiquée par François Hollande de Président normal, bien que moquée, revêt toute sa pertinence aujourd’hui.
Ainsi donc, notre Jupiter, que certains, en toute allégeance, ont comparé à De Gaulle se révèle comme un faiseur, dont la rutilance s’estompe au premier frottement. C'est pas de l'or, c'est de la pyrite, l'or des fous qui a causé le désespoir des chercheurs d'or.  Voilà que notre Macron s’embrouille comme n’importe quel môme pris les mains dans le pot de confiture. Humain, trop humain comme disait Nietzsche. En gros, l’affaire Benalla, ce n’est même pas une affaire d’Etat, même si, bien sûr il est révélateur de ses dysfonctionnements. C’est une grosse boulette, qui a démontré l’incapacité du pouvoir à répondre à des situations de crises, la faiblesse de l’appareil politique, celui se revendiquant du nouveau monde et la qualité malgré tous ses défauts, de l’appareil administratif, la bonne vieille fonction publique à la française.
Benalla en stage place de la Contrescarpe à Paris. Image
de l'imbécillité en arme, en casque et en gilet pare-balle.
La bêtise, en soi, ne protège pas des mauvais coups. Sans
doute ce qu'Alexandre Benalla a voulu montré aux CRS
On retiendra que, forcément, plus on montre de suffisance et d’ambition, moins on peut attendre de sympathie ou de compassion lorsque la carapace se rétracte.
On peut en vouloir à Benalla, qui, sans avoir le bagage ni la qualité de son jeune patron, a pensé comme lui que le culot mêlé à l’ambition pouvait vaincre sur tout. Son parcours s’achève brutalement, mais il en deviendra un cas d’école en laissant son nom dans la petite histoire. Il aura aussi laissé au peuple l’image de la lâcheté absolue au service de l’état. Quelle image de bassesse que d'attendre, pour frapper un homme et une femme à terre ... que d’attendre d’être entouré d’un escadron de CRS, coiffé d’un casque de protection sophistiqué, d’un brassard POLICE vous conférant une autorité que vous ne devriez pas avoir, faisant ainsi porter la responsabilité de ce que vous faites à d’autres que vous-même, lors même que vous êtes là pour les encadrer ou pour les observer … bref, les actes de Benalla à la Contrescarpe sont à l’image de ce que l’être humain peut faire de pire.
On peut en vouloir aussi à Macron, incapable de se comporter correctement face à une situation qu’en tant que plus haut représentant de l’Etat il  aurait dû, à tout le moins, juguler.
On peut alors comparer l’attitude de Macron à Sarkozy, en moins excité mais en tout aussi inconséquent[3].état
Etat
Bref, on est loin d’une affaire d’état. Ou alors avec un petit é, et un petit a. Les oppositions se déchaînent, c’est le jeu … mais elles doivent, elles aussi se départir du ridicule. Certes,  Macron et Benalla leur font un sacré cadeau. Mais justement, comparer les frasques de Benalla, notre imbécile malheureux, à la brutalité du Sac, structure issue des frasques de la décolonisation[4],   infiltré dans l’appareil d’État et capable d’en prendre le contrôle. Parler de Watergate à la française, tout ça parce que le Président de la République a révélé sa maladresse … tout ça n’est pas sérieux.
On conviendra que Macron et Benalla ne sont pas vraiment
détendus sur la photo ... 
Les enjeux sont bien sûr infiniment plus graves et dans le monde et dans les sociétés modernes. Le problème, bien entendu, c’est que ces enjeux ne se résolvent pas à coups de promesses de campagne ou de maladresses.
Qu’au moins  les incongruités de Benalla soient une leçon pour tous, en particulier pour l’État et son Président. Il faut espérer que faute que l’opposition ne l’ait habillé pour l’hiver, le cas Benalla n’ait déshabillé Macron pour le restant de son quinquennat.





[1] J’adore cette citation. D’abord parce qu’elle est absurde et doublement ironique, ensuite parce qu’elle ne tient pas la route grammaticalement. L’histoire, si elle se répète, que ce soit du point de vue de Marx ou Hegel, ne le fait qu’une fois, ce qui est bien suffisant… Disons, que la copie de la dimension tragique de l’histoire, apparaît forcément comme une farce. Ensuite, précisément à cause de son imprécision, elle situe le philosophe polémiste Karl Marx, bien au-delà de ce qu’on a voulu en faire, c’est à dire un prédicateur divin du bonheur assuré sur la terre. Karl Marx avait heureusement bien d’autres qualités au premier rang desquels d’ailleurs une fascination pour la France. 
[2] Napoléon III malgré toute la révérence que lui a porté Philippe Seguin, n’a pas fait trembler l’Europe, et heureusement.
[3] Sarkozy, par tempérament aura été le représentant le plus catastrophique en matière de management … interdisant toute contradiction dans son entourage. Ainsi s’explique sans doute l’incohérence de la réponse du cabinet du Président

vendredi 6 juillet 2018

CINEMAS DE LOUVIERS, la lettre qui accuse

Il fallait mettre le paquet pour qu'un
gérant en partenariat avec la ville de
Louviers attaque son maire. Mais il y
a des moments où trop c'est trop !
En mettant les cinémas en danger, la
municipalité risque de se trouver face
à une opposition bien supérieure à
celle de la direction du Grand Forum.
Jean-Edouard Criquioche, gérant des cinémas de Louviers est furieux. 
Il a écrit une lettre ouverte aux élus qu'il a distribuée avant le conseil municipal jeudi dernier. 
Lisez ce document qui dit tout ou presque sur les mésaventures de l'équipement et sur les turpitudes de la municipalité Priollaud. 
Insultes, diffamations, fautes de gestion, mépris de l'intérêt général, le tout dans un climat d'arrogance que le maire de Louviers a feint d'ignorer lors de la séance du conseil. 
" Comment ? a-t-il dit en substance, mais j'ai toujours un comportement correct avec M. Criquioche" ... 
Tu parles ! M. Criquioche démontre le contraire et démonte un climat de suspicion permanent doublement insupportable en ce que non seulement il s'attaque injustement à une personnalité, mais surtout qu'il met en cause un équipement qui fait la fierté de la ville depuis plus de 30 ans. 
Lors du conseil municipal le maire de Louviers a fait part de toute sa mauvaise foi et de sa méconnaissance du dossier. Ainsi, a-t-il dit que la ville de Louviers a versé 100.000 € aux cinémas ... Quelle outrecuidance ! En fait ces 100.000 € avaient été avancés à la ville propriétaire pour créer deux nouvelles salles. Non seulement  le remboursement était obligatoire, mais quel culot de présenter cela comme un don, alors même que l'on a tout fait pour rendre impossible la création des salles. Le permis de construire est déposé depuis deux ans... Nous reviendrons sur le conseil municipal sur ce blog demain ou après demain.
En  attendant, voici la lettre de Jean-Edouard Criquioche aux élus. Elle est sans doute un peu longue, mais elle est indispensable pour comprendre.
















mardi 12 juin 2018

Un coup de frein au populisme ?

Municipales partielles en Italie, 

des résultats encourageants 


Sans doute depuis quelques années la situation politique en Italie est aussi inquiétante que difficile à expliquer ... et était-elle jusqu'à ce week end de plus en plus inquiétante et de plus en plus difficile à expliquer. Mais ce dimanche avait lieu les premières élections organisées depuis la terrible alliance entre l'extrême droite de la Ligue du Nord et le mouvement 5 étoiles lancé par Beppe Grillo. Alors, comme la situation est délicate, je me permets de la décrire en marchant sur la pointe des pieds. 
Luigi di Maio, successeur de Beppe Grillo à la tête
du mouvement 5 étoiles. Il gère ce que jamais 
le fondateur de son mouvement n'a eu à envisager :
la réalité du pouvoir. 11 jours après son investiture
au gouvernement, son parti est marginalisé alors
qu'il représentait il y a encore quelques mois
1/3 de l'électorat.
Tout d'abord pour signaler que les municipales en question ne concernent pas toutes les villes d'Italie. Je ne me risquerais pas à expliquer pourquoi, mais ce qui est sûr c'est que de nombreuses communes ont été concernées par ce vote, mais pas toutes. En fait, des élections municipales ont lieu chaque année en Italie constituant autant de test pour l'équipe au pouvoir. En principe donc, du Nord au Sud de la péninsule, une commune sur 5 était concernée.
Tout le monde attendait ce premier test dans une situation tendue dont je rappelle les enjeux. 
Après plusieurs années de pouvoir du centre gauche Matteo Renzi, élu grâce au rejet de Berlusconi, une élection générale a eu lieu en mars qui a porté en tête la coalition de centre-droit menée par la Ligue du Nord avec plus du 1/3 des voix. Derrière, avec un peu moins d'1/3 des voix arrivait le mouvement 5 étoiles, que l'on a tendance à qualifier de populiste ... même si le problème, c'est qu'il y a des tas de sorte de populisme, et qu'on n'est pas bien avancé pour autant. Disons que ce mouvement amalgame des gens qui, s'ils étaient français, se reconnaîtraient dans Mélenchon, dans Macron, dans la droite comme dans le Front National .... voire un peu dans les Verts. Vous suivez ? 
Bon, si vous ne suivez pas, faites demi-tour, relisez le paragraphe précédent, je vous attends. 
Je reprends maintenant pour les retardataires. Donc, a fini par arriver ce qui apparaissait comme improbable, voire comme impossible : une alliance entre la droite les 5 étoiles et l'extrême-droite. 
Bien, que signifiait cette alliance, et sur quelle base politique se faisait-elle ? 
Tout d'abord, je précise pour tous ceux qui sont intéressés, que bien souvent les alliances entre la droite et la prépondérante ligue du Nord se réfèrent au centre-droit ... ce qui est hallucinant ! J'ai souvenir des réactions provoquées par un fait divers qui illustreront mon jugement mieux qu'un long discours. Ainsi, peu avant les élections de mars, à Macerata, un jeune homme a vidé deux chargeurs de son pistolet automatique sur un groupe de personnes de couleur. Il venait disait-il d'entendre à la radio qu'un Nigérian venait d'être arrêté à la suite d'un meurtre atroce d'une jeune habitante de sa commune. Pour en dire un peu plus l'assassin présumé est un dealer d'héroïne, visiblement lié à la mafia et la victime était une consommatrice. 
Luca Traini, le jeune homme qui avait tiré dans la foule après avoir sillonné la ville pendant deux heures à la recherche de victimes, avait le symbole des bataillons nazis tatoué sur sa tempe, et l'on a retrouvé à son domicile un exemplaire de "Mein Kampf", une bibliothèque à la gloire de Mussolini et des tenues paramilitaires. Il avait été candidat pour la ligue du Nord et gardait des photos où il serrait la main de Matteo Salvini, nouveau leader de la Ligue du Nord. 
Jusque là ces faits bien qu'inadmissibles restent compréhensibles. Après tout, chaque communauté humaine recèle ses timbrés, que l'on se retrouve aux Etats-Unis, en Italie et bien sûr en France. Mais ce qu'il y a eu d'original en Italie a été la lenteur de la réaction politique à deux mois de l'élection et la réaction encore plus ambiguë de Matteo Salvini, qui a bien sûr dit que la fusillade était l'acte d'un déséquilibré, mais qu'après tout c'était là la preuve qu'il y avait trop d'immigrés en Italie. Aucun mot de compassion pour ceux qui s'étaient fait tirer dessus, ni même pour tous ceux qui, en Italie, du fait qu'ils avaient une couleur de peau non conforme aux yeux de fous furieux risquaient de vivre dans la terreur les mois à venir. 
Or, c'est avec ce même Matteo Salvini que le mouvement des cinq étoiles et son leader Di Maio a décidé de faire alliance sur le programme incohérent que j'ai déjà évoqué : quitter l'Euro, appliquer le revenu universel, et ... baisser les impôts. 
La première réaction à ce programme délirant est venu du président de la République Italienne, qui a refusé l'investiture du nouveau gouvernement tant qu'il n'aurait pas l'assurance que l'Italie respecterait ses engagements internationaux et européens en particulier ... ouf !
On a alors craint une crise politique terrible, avant que la nouvelle coalition ne fasse une nouvelle proposition politique. 
Il n'empêche, au delà de l'assurance que l'Italie tiendrait ses engagements économiques, le point d'accord et la ligne politique majeure tenue par Matteo Salvini, devenu ministre de l'intérieur, tient dans le rejet et la stigmatisation des migrants. 
Voilà le contexte dans lequel il faut interpréter les résultats de l'élection qui vient de se produire. Le gouvernement qui vient de s'installer est déjà mis en quelque sorte au défi. La gauche qui s'est écroulée lors des dernières élections, garde la main sur de nombreuses communes. La droite s'impose dans de nombreuses autres. Et le mouvement des cinq étoiles traduit son incohérence et son impuissance politique en s'écroulant. Un résultat inattendu surtout à si peu de distance de l'investiture gouvernementale. 
L'opinion, de même que les militants consultés, semblaient pourtant favorables à une coalition entre les deux partis populistes arrivés en tête aux législatives. Cette opinion se trouvait renforcée selon les sondages  par l'attitude ferme du Président de la République qui rejetait cette alliance .....Mais les résultats des élections amènent ce premier jugement. 
1) La gauche n'est pas morte. Cela est valable en Italie comme en France. Ce n'est pas parce qu'elle n'a pas su s'imposer dans une situation de crise, ni parce qu'elle n'a pas su trouver un discours relevant les défis de la modernité, qu'elle est morte. On s'en rend compte dans les élections locales. La population a besoin des valeurs de solidarité que la droite ne peut pas porter. Elle a besoin d'espoir auxquelles les fantaisies populistes ne peuvent répondre.
2) Une fois au pouvoir, soit les populistes s'écroulent, soit ils finissent pas s'imposer par la force. Pour l'instant, le mouvement 5 étoiles qui a commencé à se fendre, plusieurs de ses cadres ayant refusé l'alliance avec l'extrême droite, tient encore un peu ... mais alors qu'il semblait en position de force, il se révèle incapable de faire le poids face à une extrême droite cohérente et structurée par la haine. 
3) Aucun danger n'est écarté. Si ce premier coup de semonce démocratique est à prendre en compte, il s'agit plus d'une défaite de la coalition au pouvoir qu'une victoire de la démocratie. Il nous prouve certes que le pire n'est jamais sur ... mais la route est longue avant que l'Italie et l'Europe ne retrouve la voie de la raison. Les mouvements démocratiques ont du pain sur la planche, mais dans un premier temps, ils ne doivent pas avoir peur de ce qu'ils sontvet  toujours affirmer leurs valeurs. 





Comment sauver nos centre-villes ?

La ville, c'est la vie ! 

Salle pleine au Mata Hari à Evreux pour parler revitalisation
des centre-villes. Timour Veyri avait invité Hervé Le Bras, le
grand démographe et Martial Bourquin, sénateur dont le
projet de loi sera prochainement présenté.
Timour Veyri, patron des socialistes de l'Eure, avait mis les petits plats dans les grands pour parler d'un sujet crucial à tous niveaux : l'avenir des centres villes. En collaboration avec la fondation Jean Jaurès, il a fait venir une célébrité et un expert : Hervé Le Bras, sans doute le plus grand spécialiste français de la démographie politique et Martial Bourquin, ancien maire d'Audincourt et sénateur.
Ainsi le problème est-il national, et dépasse même nos frontières. Les centre-villes sont fragiles, mais sont encore plus fragilisés par le développement des ventes par internet, alors qu'ils se remettent difficilement du choc provoqué par le développement des grandes zones commerciales en périphérie. Ainsi, le gouvernement a-t-il lancé récemment un grand plan de revitalisation de 222 cœurs de villes, dont ont d'ailleurs bénéficié Evreux, Vernon et Louviers. Une autre action est menée sur le plan législatif. Actuellement Martial Bourquin travaille avec un sénateur de droite sur une proposition de loi qui sera prochainement soumis au Sénat.
Bien entendu, si le problème de la vitalisation du centre-ville touche la France entière, à Evreux la situation est catastrophique, conséquence d'une suite d'erreurs commises par la droite ébroïcienne, tout d'abord avec la création de la zone franche sur les hauteurs de la ville, le tout amplifié par un soutien aux grandes surfaces et notamment à la zone Mc arthur Glen dont les commerces n'avaient pas besoin. 
Protestation des commerçants à Louviers contre la conduite
des travaux. S'il suffisait de refaire des trottoirs pour
revitaliser un centre-ville, ça se saurait. Pour supporter les
désagréments dus aux travaux, les commerçants demandent
simplement à être consultés et, en option, d'être sûrs que les
travaux seront utiles. S'ils  sont aux premières loges, les 
questions soulevées par les commerçants sur la 
revitalisation du centre concerne finalement toute la ville . 
A Louviers aussi, la situation est très mauvaise. Il n'est qu'à se promener en ce moment dans le centre-ville pour constater le nombre de commerces fermés, et parler un peu avec les commerçants pour entendre leurs plaintes. C'en est au point que certains  commerces ont dû licencier, cependant que les travaux réalisés sans concertation continuent de soulever les plus grandes inquiétudes. On retiendra aussi l'autorisation d'ouverture de centre-commerciaux le dimanche. A force de frapper sur des économies fragilisées, surtout au nom d'un projet mal conçu de revitalisation du centre-ville. Bref, comme on dit : ni fait, ni à faire. 

Voilà le contexte. L'avantage d'avoir invité Martial Bourquin, c'est que celui-ci a pu faire part de son expérience d'homme de terrain et d'homme de loi. Si à Evreux comme à Louviers le centre ville et le commerce souffrent, le phénomène n'est pas local mais national. L'un des phénomènes les plus marquants du développement commercial de ces dernières années a été la création de grandes surfaces en périphérie. Ce modèle est aujourd'hui dépassé par la livraison internet et révèle ses conséquences désastreuses des points de vue écologique et social. Grandes surfaces laissées à l'abandon, quand elles sont supplantées par d'autres, plus neuves. 
Le projet de loi propose d'agir là où ça fait mal. Il y a deux points essentiels : la fiscalité et l'aménagement des zones. 
Si les zones s'implantent à l'extérieur des villes c'est parce que le prix du m² est moins élevée, et parce que la fiscalité est moins lourde.  Le m² est moins cher parce qu'on ne vit pas et qu'on ne construit pas sur ces terrains jusqu'alors destinés  à l'agriculture. Il faut donc en surenchérir le coût et c'est ce que prévoit le projet de loi en contraignant les aménageurs de zone à payer leur remise en état pour l'agriculture et en leur faisant payer des taxes équivalentes à celles que payent les commerçants du centre des villes qui verraient, eux leurs taxes diminuées. 
Très belle idée à la vérité, qui ferait le contraire de ce qu'avait fait Debré à Evreux qui s'était débrouillé à créer une zone franche (la zone des Longs Buissons près de la Madeleine) qui a fait fuir du centre d'Evreux non seulement les commerces mais aussi notaires, avocats et surtout professions médicales. Une catastrophe sur laquelle il est difficile de revenir en l'état actuel des choses. Espérons que les propositions de bon sens proposées par Martial Bourquin seront retenues. La première étape sera le passage de la proposition de loi au Sénat. 
Reste que la loi ne peut pas tout résoudre. Martial Bourquin a su rappeler ce qu'il a pu faire en tant que maire de d'Audincourt, une commune de 15.000 habitants à proximité de Montbéliard. Bien sûr, chaque situation est différente et Audincourt n'est pas une ville-centre, à l'image d'Evreux ou Louviers. Mais il est sûr que ces communes ont des leçons à tirer de l'expérience d'Audincourt, même si, à Louviers comme à Evreux, l'action de la gauche au pouvoir n'a fait qu'entériner les pratiques municipales de Martial Bourquin. 
Louviers, par exemple a réussi a amener des habitants dans le centre ville grâce à une politique ambitieuse de logement sous la municipalité de Franck Martin. Cela a été possible grâce à la détermination du maire mais aussi par le fait qu'il a géré la ville pendant plusieurs mandats parce qu'une politique du logement se mène sur le long terme. 
Mais la vitalité d'un centre-ville ne dépend pas seulement de l'habitat. 
Il faut aussi que la politique municipale soit, bien sûr attentive,  au commerce. 
Ainsi le contre-exemple donné à Evreux où la création d'une zone franche à la périphérie de la ville a vidé le centre-ville de ses médecins, professions notariées et autres avocats qui ont préféré s'installer là où ils pourraient payer moins d'impôts, soulignant ainsi les effets pervers de la mesure de défiscalisation. Autre mesure, le fait de mettre fin à l'aménagement de zones de transports en commun.  
A Louviers, le maire a permis l'ouverture de grands magasins le dimanche, privant ainsi de clientèle le centre-ville à un moment clé. Mais la vitalité du commerce ne dépend pas que de l'attention portée au commerce lui-même.
Le rôle de la municipalité est essentiel. Si le maire sait être à l'écoute des commerçants, des habitants, s'il est capable d'insuffler une logique de confiance, s'il est surtout dans une volonté d'animation, c'est à dire de donner une âme à sa ville, alors le cœur de ville vivra, et ce bien davantage encore qu'en refaisant le macadam. La ville doit avant tout être un lieu de vie et de culture, le reste viendra à la suite. 
Au delà du conseil à suivre, la question du centre sera une question centrale lors des prochaines échéances électorales partout où le coeur des villes montre des signes de faiblesse, voire d'extinction.

On notera l'importance donnée au rôle du maire par Martial Bourquin au détriment de celui pris par l'intercommunalité.
Image tristounette de la "fête de Louviers", désespérément
vide de chalands, malgré un temps magnifique. C'est comme
si Priollaud faisait tout pour ternir l'image de notre ville. Il
y a urgence à agir
Étrange pour le maire d'Audincourt, commune elle même située au cœur d'une agglomération, mais après tout, pourquoi pas. Son action en tant que maire d'une commune sans doute riche a sans doute permis de mener une politique efficace et appréciée. Au delà de l'animation de sa ville, et du poids de l'animation culturelle, il a notamment eu une initiative très intéressante en faisant racheter par la ville des commerces à l'abandon pour les relouer à vil prix à des nouveaux commerçants. L'exemple a été mis en parallèle avec celui de Mme Coussens, commerçante historique d'Evreux, placée devant l'incapacité de revendre son activité depuis trois ans, ce qui situe l'état du marché. Elle a alors décidé de reprendre l'affaire qu'elle avait décidé de céder et d'en louer une partie à des start-ups en mal de locaux. Voilà donc le paradoxe : permettre à l'activité économique de repeupler et d'animer le centre des villes, une expérience à suivre, à n'en pas douter, menée par le biais de l'initiative privée, mais cohérente avec les actions publiques menées par ailleurs.
Pour autant, même s'il faut vanter les volontés municipales, en particulier lorsque les communes ont les moyens matériels et humains pour agir, il ne faut pas négliger, loin de là les intercommunalités. D'abord parce que, même si le cœur de la cité touche d'abord la commune, sa vie a un retentissement sur l'ensemble des collectivités alentours. La cohérence de l'action et la coopération face à ce type de problème est indispensable et a donné des résultats, notamment à Louviers et à son agglomération, où l'activité commerciale est devenue une compétence intercommunale par la volonté de Franck Martin tout en donnant des résultats intéressants, malgré quelques oppositions. 
Ce qui est certain, c'est que la situation économique et commerciale dans la zone de Louviers a connu une magnifique embellie grâce à l'action de Franck Martin ... mais que la politique de Priollaud remet gravement en question. En témoigne la première étude de l'Insee qui place Louviers en phase de recul récent 
Une étude aussi récente qu'inquiétante pour Louviers : la ville et son
agglomération sont victimes d'un décrochage récent. Vivement demain,
comme disait l'autre. Louviers a besoin d'un bon maire










mardi 5 juin 2018

Sacrés vieillards






Françoise Dolto, sacrée grand mère 
et grand mère sacrée. Spécialiste de
la petite enfance, on la retrouve
étonnamment dans l'approche de
la question du vieillissement

.

De Bouddha à Dolto 


J'ai entamé ce café radical par une histoire qui m'est revenue. L'histoire se passe il y a longtemps. Un roi et une reine rêvent d'avoir un enfant et l'enfant finit par venir. Comme il est tellement désiré, comme il est prince, c'est peu dire qu'il devient "enfant-roi". Les parents sont très riches, mais il dépensent encore plus que ce qu'ils ont pour le bonheur de l'enfant à qui toute souffrance est interdite. À la moindre pleurnicherie, au moindre début de cri, sans jamais aller jusqu'à la crise, quand ni le père ni  la mère ne sont là, une armée de nounous et de divers domestiques se précipitent pour le distraire.
Et puis, et puis ... et puis le temps passe et le petit devient grand. À 16 ans, le petit demande à sortir.

Crise au château. Que faire ? Soit on maintient le petit dans le château à l'écart des difficultés, mais dans ce cas, on fera le malheur de l'adolescent puisqu'il insiste vraiment pour sortir. Soit on l'autorise à quitter l'enceinte du palais royal mais on sait qu'alors, il rencontrera le malheur.
Ainsi l'adolescent fut-il autorisé à sortir. 
Alors, dès franchi le premier pont levis, le prince fut confronté à la dure réalité du monde. La misère omniprésente, mendiants, vieillards et mourants. Et l'adolescent eut cette phrase "comment peut-on être heureux si l'on sait que l'on doit mourir?". 
Ainsi commença la quête philosophique du jeune homme dont à présent tout le monde a entendu parler. 
Il s'appelait Siddharta Gautama mais est mieux connu sous son surnom de Bouddha, qui veut dire "l'éveillé". 
le jeune Siddharta Gautama, dit Bouddha, l'éveillé

Qu'on se rassure, je n'ai pas tourné casaque et mon but n'est pas de faire l'éloge de la spiritualité. Le café radical, bien que restant ouvert à toute forme de pensée reste dans une démarche rationnelle même si elle est fondamentalement ouverte au débat. À ce propos, je me dois de dire que ce récit de l'enfance de Bouddha n'est qu'un des multiples récits de la jeunesse du grand sage dont la spiritualité est présente dans la majeure partie de l'Asie. 

Je me suis demandé pourquoi cette histoire m'a accompagné dans la préparation d'un café radical consacré au vieillissement et à ses conséquences sociales, économiques, politiques, sanitaires et physiques. 
Parallèlement, j'étais amusé que, pendant que je préparais à un débat sur les vieillards, la télévision rendait hommage à Françoise Dolto spécialiste des bébés, à l'occasion des 30 ans de sa mort. 
Que relie pourtant le bébé au vieillard ? Pas évident si ce n'est de voir en eux des êtres de dépendance et de caca. 
Annie de Vivie, invitée du café radical, a tout remis en place dans les deux heures qu'ont duré le débat. 
Le dialogue avec les anciens en souffrance recoupe étonnamment ce qu'on peut retrouver dans le dialogue salutaire que Dolto a su nouer avec des enfants. C'est, fondamentalement, une histoire de vérité.  La vérité de ce qui est dit comme la vérité du dialogue. 
Il y a de la fascination à regarder ou écouter la façon dont Dolto parlait aux petits, comme il y a de la fascination à écouter la façon dont Annie de Vivie parle de ses dialogues en maison de retraite. Effectivement, les faibles, qu'il s'agisse d'enfants ou de vieillards sont marqués par un mensonge institutionnel, ce qu'on appelle un tabou et qui touche la mort, le sexe et l'argent. La mort, le sexe, l'argent, tout ce qui nourrit la culpabilité et l'autonomie des adultes civilisés et dont ils s'interdisent de parler aux êtres fragiles ... et dont Dolto pour les enfants, Annie de Vivie, mais pas seulement elle, démontre que non seulement on peut mais qu'on doit leur parler. 
Annie de Vivie et Annie Valin ont
magnifiquement animé un débat passionné
et passionnant. 
Il y a des points communs dans la manière de parler. En fin de compte elle est sans doute universelle. Elle requiert un dialogue qui respecte les individus, l'échange de regard, le toucher rassurant et la sincérité. Ainsi les angoisses des vieillards, si oppressante dans les maisons de retraites, le sont d'autant plus qu'on n'ose aborder le sujet y compris lorsque les vieux lancent des appels désespérés.  
Annie de Vivie raconte qu'elle vit avec la vieillesse depuis son enfance, sa mère ayant eu, elle aussi, à s'occuper des personnes âgées. Elle a acquis au fil des ans et des pratiques un lien très fort et particulier avec les vieux, tous les vieux, parmi lesquels les mourants. Elle dit à ce sujet que les mourants eux-mêmes choisissent en quelque sorte le moment de leur mort, celui dicté par un corps à bout. Cela m'a immanquablement fait penser à ce que le docteur Martin expliquait sur la naissance de l'enfant, qu'il ne fallait pas provoquer, mais juste accompagner. La naissance, la mort, la vie même et tout ce qui, du début à sa fin, relève du sacré. Toute chose vient à son heure.
Certes, on n'était pas exactement dans le sujet de la réunion qui visait à parler du vieillissement sous tous ses aspects sociaux, économiques et politiques. Sauf que, un peu à l'image du docteur Martin, l'homme qui a marqué la politique à Louviers, l'expérience professionnelle peut être une voie vers un débouchement politique. Ainsi, Annie de Vivie sait de quoi elle parle, tant elle a abordé le sujet sous tous les angles et un site de grande qualité, couvrant la question du vieillissement sous tous ses aspects. 

La vieillesse n'est pas une maladie 

Il n'empêche que le rapprochement entre l'enfance et la vieillesse ne s'arrête pas là. Ces deux moments de la vie ont été essentiellement vécu comme des désagréments, de ceux que le puissant 20e siècle a commencé à traiter à coups de médicaments. Les désagréments, ça se soigne. Or, la vieillesse n'est pas une maladie. Bizarre d'ailleurs comme cette formule en rappelle une autre sur la médicalisation de la grossesse (la grossesse n'est pas une maladie). Lors même que, comme le rappelle Annie de Vivie, "aucun âge de la vie n'est meilleur qu'un autre".  
Certes, on peut se demander à quoi ça sert un vieux ? Dans une société qui développe l'évaluation comme principe, la question ne manque pas de se poser et débouche inéluctablement sur la raison d'être de l'observatoire de l'âgisme qui relève de la lutte contre les discriminations. 
Annie de Vivie, avec la force de l'écoute et de
la conviction a su convaincre l'auditoire que
la vieillesse, la vie, et l'importance que l'on
accorde à l'âge nous concerne tous. Elle a
tenu des propos décoiffants qui poussent
à la réflexion comme à l'action.  
En fait, entre les mouroirs, terme sordide donné aux maisons de retraite lorsque dans l'après guerre on a commencé à regarder en face le problème des anciens et les Ehpad (établissements d'hébergement de personnes âgées dépendantes)  d'aujourd'hui, malgré tous leurs défauts, sont déjà la marque d'une évolution majeure de notre société vieillissante. 
On parle beaucoup des vieux. De plus en plus. La grève actuellement menée dans les Ehpad est révélatrice d'un malaise. Annie de Vivie, qui a évoqué le sujet vendredi soir à Louviers, a depuis évoqué dans l'éditorial qu'elle a signé sur son site (cliquer là). Elle prend le problème à rebrousse-poil des revendications du personnel comme de la réponse administrative. Selon elle, on ne peut aborder la question du vieillissement aujourd'hui avec les logiques d'hier. L'Etat a répondu aux demandes en instaurant le principe d'obliger à la présence d'une infirmière de nuit par établissement.
Pourquoi une infirmière de nuit, qui du reste, n'était pas demandée dans les revendications ? Est-ce parce qu'on n'arrive plus à recruter des aides-soignants ? 
Pour Annie de Vivie c'est toute la question de la vieillesse qui est à repenser. On ne guérit pas de la vieillesse. Il ne faut pas la penser en terme d'actes. On doit accompagner les vieux, être bienveillant avec eux. Ne pas les forcer à la toilette s'ils n'en veulent pas. Il faut jusqu'à la fin les aider à être une personne (comme le bébé de Dolto). Il faut les aider à vieillir debout selon la belle formule d'Annie de Vivie. 
Telle est notre mission essentielle en tant qu'humain : assister les anciens et la mission se décline tant sur le plan social, sociétal et individuel dans le cadre de la solidarité entre générations.
Ainsi, on peut considérer que le rôle de la société est déterminant dans cette mission, que ce soit au niveau de l'Etat que de la commune. 
Ainsi Diego Ortega, candidat déclaré à la mairie de Louviers a eu à s'exprimer à ce sujet. Annie de Vivie n'a pas manqué d'intervenir à peine avait-il pris la parole ... 
- "Alors, qu'allez-vous faire ? Pas de conseil des sages, j'espère ! Je repense à ce que me disait une cliente. Non, pas de conseil des sages, ce n'est pas parce que j'ai 85 ans que je suis sage. Je n'ai jamais été sage, je ne vais pas commencer maintenant ..." 
Diego Ortega s'est contenté de répondre qu'il prenait note de toutes les données énoncées lors du débat. Il s'en servirait lors d'un programme municipal qui reste à établir.
On ne peut faire qu'un triste bilan au sujet de l'action de municipalité actuelle de Priollaud, qui se contente de réduire tout ce dont bénéficiaient les anciens, sans qu'aucun projet n'apparaisse. Suppression des aides aux transports pour les non-imposables, suppression d'un événement festif et, effectivement, mis à part la création d'un conseil des sages, aucun projet visant au développement des liens inter-générationnels, ou à lutter contre l'isolement n'est présent. 
Je ne puis m'empêcher de repenser au travail pionnier mené par Ernest Martin qui, par le service famille s'était attaché à parler à tous les âges, dans un même service. Ledit service s'occupait aussi bien de la naissance, de l'adolescence et de ses troubles, des couples et des difficultés liés à la venue de l'enfant, et des personnes âgées, accompagnées ou impliquées. Ainsi, c'est sous cette municipalité novatrice qu'avait été créée une résidence destinée au personnes âgées et où les jeunes pouvaient loger à proximité (la résidence du Parc)
Anne-Josy Guérard, ex- et future conseillère 
municipale, psychologue travaillant auprès 
des personnes âgées, a fait part de ses
 expériences et doutes sur la difficulté de 
travailler en ehpad et les possibilités offertes 
pour améliorer les choses. 
. 
Le but de cet article n'est pas de retracer toutes les pistes, toutes les données transmises par Annie de Vivie qui a pu ainsi parler de la dynamisation des réseaux, de la maison de l'amitié à Albi (50.000 habitants), du l'importance de la socialisation (nous sommes tous des êtres sociaux, sinon on crève),  de vieillir debout dans une société intelligente, de la nécessité de parler de la mort à tous les âges, de la nécessité de parler argent avec les anciens et ses parents en particulier, de la santé (compenser les problèmes d'audition diminuerait d'un tiers les accidents, donc économie) et de la sexualité des anciens  (si l'on est vivant, c'est qu'on a des envies). 
Enfin, et là, nous revenons à la signification individuelle de la vieillesse et de la mort. Annie de Vivie rejette le principe défendu par le droit de mourir dans la dignité. Elle pense que la mort doit être le choix du corps qui décide du moment. Bien entendu, cela est vrai lorsque tout se passe bien, et, comme elle le dit : personne ne demande à mourir dans l'indignité. Beau débat à la vérité, les radicaux de gauche pour leur part étant très impliqués pour la défense du droit à mourir dans la dignité. 
à suivre ...