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mardi 8 mars 2016

Olivier Aubert - première critique

Il faut lire le livre d'Olivier Aubert. 
Une couverture qui parle et est, plus
que tout une excellente synthèse de
l'ouvrage. Puisse celui-ci permettre à
Olivier Aubert de se reconstruire.
Il faut le lire, surtout si on est son ami (et il a beaucoup d'amis même si, au début de son histoire, il en a eu beaucoup moins), surtout si on le connait ... et il y a beaucoup de gens qui connaissent Olivier Aubert. Olivier Aubert, rappelons-le, est un lovérien pur jus. Il a passé son enfance à Louviers et ses environs. Il a été journaliste au "courrier de l'Eure", hebdomadaire de droite, pendant de la Dépêche. Il est  devenu par la suite directeur de la communication d'Odile Proust avec qui il s'est un peu brouillé, et il s'est finalement lancé en politique au point d'être candidat Ump aux cantonales et tête de liste aux municipales en 2008. Tout cela vous amène à côtoyer beaucoup de monde auxquels on peut ajouter les personnes qu'il a eu l'occasion de rencontrer dans ses activités professionnelles de formateur. 
J'ai réalisé cela notamment lorsqu'à la suite de son incarcération, lorsqu'il a vécu probablement le plus grand moment de solitude de son existence, j'ai posé la question tout azimut autour de moi : vous le voyez comment Olivier Aubert ?
Je dois confesser avoir posé la question surtout à des femmes, des collègues, des amies, ou tout simplement des personnes qui avaient été amenées à le croiser. Forcément, Olivier Aubert étant accusé d'un crime sexuel, un peu à la manière d'un Strauss Kahn, je me disais que ma vision à moi n'avait que peu d'intérêt. Pour moi, Olivier Aubert était un ami. J'avais passé plusieurs heures avec lui, au bord des pelouses à prendre des notes pour commenter les matchs du dimanche, je l'avais eu comme voisin, mais de là à conclure que son tempérament lui interdisait de commettre un crime sexuel, je dois dire, je ne m'en sentais pas apte ... Alors que je ressentais le besoin de savoir. 
Il n'y a qu'auprès des femmes que je pouvais obtenir ce type de renseignement. Savoir comment un homme est perçu, comme intriguant, dragueur, macho,  sympa ou respectueux. Je n'ai eu aucun retour négatif, à l'exception de femmes qui ne l'avaient jamais rencontré et qui ne pouvaient se fier qu'à ce qu'elles avaient lu dans les journaux. Cela ne prouve sans doute rien, mais je suis bien sûr que je n'aurais pas eu ce genre de retour en  réflexion si j'avais enquêté dans l'entourage de Dominique Strauss-Kahn.
   
Ainsi, au delà de l'idée qu'on a pu se faire de l'individu et de ce qu'il a vécu, en tant que proche, au delà du fait de partager par le livre l'épreuve que peut avoir subi quelqu'un que l'on a eu l'occasion de côtoyer quotidiennement, il y a toujours une leçon de vie à tirer de l'expérience des uns ou des autres. Et là, Olivier Aubert nous livre une sacrée expérience. 
Cela commence comme un accident ! De fait, peut-être comme un signe du destin, la veille de son incarcération, Olivier Aubert assiste à un terrible carambolage sur l'autoroute A 13, et assiste à la mort d'un homme. 
Il se rend au commissariat pour des affaires courantes, et puis, et puis, très vite, il se retrouve incarcéré. Cela fait penser à petite échelle à l'expérience relatée dans le film 12 years a slave. 
Mais, à tout prendre, Olivier Aubert parle peu de lui-même. Il relate l'ensemble de son expérience en fonction de son adversaire, d'où le titre : 

ELLE A MENTI

Et qui est "elle" ? Elle, c'est elle, celle qui lui a fait tant de mal et qu'il s'interdit de nommer. Elle est au cœur de l'histoire d'Olivier, alors, il en parle tout le temps, forcément. Il ne veut pas lui faire de publicité, mais au fond, il ne parle que d'elle et on peut penser qu'au delà d'un désir de vengeance, d'un besoin de justice, il est obligé de passer par là, sans barguigner pour se remettre de sa propre histoire. Sans ce livre, sans l'écriture, il ne pourra jamais cicatriser. C'est une étape. 
Mais pas seulement. On peut facilement imaginer qu'au cœur d'une lutte impitoyable d'une ennemie qui ne l'a pas lâché, qui y a entraîné son entourage, son compagnon et même ses enfants, il lui a fallu, non seulement pour lui-même, mais aussi pour la justice, reconstituer tous les événements qui ont conduit à la catastrophe.
Le combat pour lui-même, il le mène avec son psy, dont il parle avec franchise, et avec ses proches. Mais le combat qu'il doit mener, y compris tout simplement dans le cadre de la recherche de la vérité que la société exige de lui, il le doit à la justice. Il n'a pas les moyens d'être au-dessus de ça. Il ne peut se reconstruire qu'en démontant le terrible échafaudage construit par son adversaire. 
D'où le titre.
On pourra regretter, mais s'il s'était davantage épanché, peut être le livre n'aurait pas fait 200 mais 500 à 1.000 pages, on pourra regretter la faible part de réflexion menée sur la justice et son organisation et les terribles conséquences d'un système broyeur d'individus, lors même que la fonction première de la justice devrait être de réinsérer ceux qui ont purgé leur peine ... Olivier Aubert montre, par l'exemple, à quel point l'individu est broyé avant même d'être jugé, tant pis pour lui s'il est innocent.
Telles sont les premières réflexions qui nous saisissent à la lecture du terrible récit. Il y en a d'autres. 
Elles seront livrées au public par Olivier Aubert lui-même, lors du café radical qu'il animera lui-même vendredi 18 mars 2016, à 18h30, au premier étage du Pèlerin, 2 rue Pierre Mendès France à Louviers.
PS : à la fin des débats, Olivier Aubert dédicacera son ouvrage. 


dimanche 27 avril 2014

12 years a slave

Nos ennemis dessinent notre visage. Avant son enlèvement,
Solomon Northup n'imagine pas pouvoir un jour être esclave,
tout juste s'il se vit comme noir... un peu à l'image de ce que
racontent ces rescapés des camps, qui avant l'antisémitisme
d'état ne se vivaient pas comme juifs.
C'est un film terrible.
On me pardonnera d'en parler de manière décalée, quelques mois après sa sortie.
Il se trouve que je ne me suis donné l'occasion de le voir que la semaine dernière. Après tout, pour un film fort, quelle importance. Il est appelé à rester une référence pendant longtemps.
Le film raconte une histoire terrible et vraie.  Un jeune père de famille, musicien, habitant New York, se voit proposer un projet de tournée par deux imprésarios. Au cours d'un passage à Washington,  les deux agents boivent avec lui, le soûlent,  et se révèlent être d'infectes escrocs, ce que notre héros ne comprend vraiment qu'en se réveillant enchaîné au fond d'une geôle et sa vie bascule ... pour douze ans. Le voilà transformé en esclave. Et là au delà du cauchemar, nous avons la peinture insupportable de ce qu'a été la vie quotidienne de millions de gens dans les états du sud des Etats Unis d'Amérique au XIXe siècle.
Avant ce film, je me suis souvent demandé comment ça se passait de devenir esclave, par quelle magie on pouvait passer du statut d'homme libre à celui d'esclave. Le film y répond en quelques secondes. Après une nuit de conditionnement physique, enchaîné, quelques coups douloureux à chaque velléité d'autonomie, on en arrive à accepter une identité nouvelle et tout dérape par le choix qu'on fait de vouloir survivre, choix d'autant plus évident qu'on ne comprend pas ce qui vous arrive. 
La réalité arrive rapidement, entre son achat par un grand propriétaire, qui n'accepte qu'à contre-cœur de posséder des esclaves, ce qui ne l'empêche nullement d'être un rouage d'un système forcément inhumain. Entre les enfants qu'on sépare de leur mère par calcul financier, ce calcul financier qui se trouve être la protection de chaque acteur dans l'abomination esclavagiste. 
Ce n'est pas tout. En fait, le premier travail consiste pour l'esclavagiste de couper "son bien" de son humanité et de son identité. Ainsi, l'esclave ne possédera rien, pour mieux être possédé, et ne devra faire preuve d'aucune compassion. Cela donne les scènes terribles où l'on passe à côté de supplices, pendaisons (punition réservée aux tentatives d'évasion ou aux rebellions), peines de fouet (punition réservée à ceux qui ne ramassent pas assez de coton), en devant ignorer la scène.
Les deux heures du film sont une suite d'horreurs, mais aucune d'entre elles n'est gratuite. Elles ont toutes un sens qui nous permet de comprendre l'abomination historique et l'horrible contrainte psychologique, sociale et physique qui nous permet finalement de comprendre que nul ne peut se sentir totalement étranger à ce phénomène. Sans doute les scènes que l'on retiendra sont celles où l'on voit le héros du film contraint de fouetter la femme qui est amoureuse de lui, conséquence d'un caprice de la propriétaire, de même que celle où pendant de longues minutes notre héros résiste à une pendaison en se tenant debout dans une terre boueuse avant que son sauveur de propriétaire ne vienne le tirer de là... et pendant ce temps là, autour du supplice, chacun s'indiffère. Parce que le plus fort est bien  cette terrible ambiance, cette lâcheté comme mode de survie, ces personnes torturées, pendues devant soi, et sur lesquelles toute compassion, toute question est impossible sous peine de mort... Alors on passe devant le paysage abominable, en digérant l'indigérable.
Mais rien n'échappe au désespoir, si ce n'est la certitude que cela se terminera bien. Puisqu'on sait qu'il s'agit d'un récit, c'est que le héros s'en est tiré ! Et puis on sait aussi que l'esclavage sera aboli aux Etats unis, mais il aura fallu plus de trois siècles, le héros lui est mort après1957, soit 4 ans après sa libération et douze ans avant l'abolition officielle de l'esclavage ...
Ce n'est que par l'intervention judiciaire qu'il parvient à être libéré, l'esclave ayant pu faire parvenir un message à sa famille et à ses proches par l'intermédiaire d'un travailleur libre. Rappelons qu'il s'agit d'un rapt. Le juge vient donc soustraire le propriétaire de son bien sous ses hurlements... et sous les regards de ses frères en esclavages pour lesquels la loi ne peut encore rien.
Christiane Taubira, descendante d'esclave, à l'origine de la
loi qui reconnait l'esclavage comme crime contre l'humanité.
Et voilà ! Après 12 ans, Solomon Northup retrouve son identité et sa famille. Sa petite fille est devenue mère de famille, il revoit sa femme, son gendre, ses enfants. Et que leur dit il après ces douze années d'enfer ? 
"Pardonnez-moi ..."
Dans cette demande sans doute réside toute la culpabilité, celle-là même sans doute qui lui a permis d'endurer et de supporter l'insupportable. Toute cette faute intégrée qui lui a permis d'écrire le livre à l'origine du film, qui l'a déterminé à se battre pour l'abolition de l'esclavage, mais qui ne l'a pas pour autant transformé en héros. 
Solomon Northup est mort incognito, on ne sait où et on ne sait pas exactement quand ... Il aura eu le temps d'écrire un livre, oublié repris 150 ans plus tard par le réalisateur britannique Steve Mac Queen (rien à voir avec l'homonyme célèbre).
Solomon Northup aura juste été indispensable à l'humanité.