samedi 4 janvier 2020

Les enfants sages, 17e épisode


Les écorchés 




Ils ne lancent pas de défi
Ils ne montrent pas d’appétit
Et ne cherchent pas de chemin
Qui pourrait les porter trop loin
Les enfants sages



De ralentissement en ralentissement, on finit par sortir de la ville. Florence regrettait que la limitation de la vitesse ne permette pas de profiter des capacités inouïes du véhicule, quand bien même il y avait des virages couverts de feuilles mortes et dont l’adhérence mal assurée avait été la cause de nombreux accidents. Comme pour répondre à sa demande intime, le chauffeur accéléra. Il faut dire que tout ce temps passé rouler au ralenti devait avoir mis sa patience à rude épreuve. À la sortie de La Haye-le-Comte, la voiture s’envola dans un silence persistant. On était sur des routes peu fréquentées, sinueuses, boueuses et parsemées de feuilles d’automne. C’était précisément ce qui permettait d’apprécier la qualité de tenue de route de la bagnole.
Une rencontre fortuite avec un véhicule venant d’en face permit de démontrer la qualité de tenue de route. Bon d'accord, le type en face s'était un peu écrasé sitôt qu'il s'était rendu compte de ce qu'il était en train de croiser.
On redescendit sur Hondouville, bordée tout en longueur par Georgia Pacific, l’entreprise qui, ayant changé de nom au gré des procédures de rachat des groupes internationaux,  faisait les beaux et mauvais jours de la commune depuis des années. Le passage d’une Rolls dans ce paysage particulier pour inhabituel qu’il soit, n’en était pas pour autant exceptionnel. Il était arrivé parfois que de grands pontes internationaux y passent.
La voiture poursuivit sa route vers le Neubourg. De petits villages aux noms improbables parsemaient la route.
On reste fasciné par ces corps où chaque entraille est localisée
avec  précision, tout en pouvant être déplacée, 
consultée et 
 remise à sa place, à volonté.
La voiture s’enfonçait dans une forêt profonde. Florence connaissait ces paysages par cœur, que Fatima découvrait. Anquetil tenait à passer par Saint Aubin d’Ecrosville, la commune du Docteur Auzoux, l’inventeur des écorchés. Ce sont ces corps fascinants qui ont fait progresser les études médicales. Avant, les étudiants allaient chercher les cadavres et certains mourraient en attrapant des maladies. Lui, le bon docteur, bricoleur de génie, avait reproduit les corps avec précision, deux siècles avant les imprimantes 3D. Il en avait même créé sa petite entreprise, immensément prospère compte tenu de la taille du village. Mais là aussi, même si l'activité s'était maintenue assez longtemps, la production manufacturière avait fini par connaître la crise. Ce qui est sûr c’est que pendant deux siècles, la commune de 500 habitants avait bénéficié de l’emploi durable d’une quarantaine d’ouvriers. Il s’agissait d’un emploi hyper spécialisé basé sur la connaissance acquise de travailleurs aptes à transformer en toute précision le papier mâché et le fil de fer en organes humains repeints, imitant à merveille la réalité. C’est fini à présent. On ne voit plus d’écorchés dans les salles de classes, encore moins dans les amphithéâtres des facultés de médecine. Il n’empêche. On reste fasciné par ces corps où chaque entraille est localisée avec  précision, tout en pouvant être déplacée, consultée et remise à sa place, à volonté..

- « Excusez-moi, je tenais à repasser par là. Ma mère y a travaillé. En fait, je me suis toujours demandé ce que ça pouvait faire de fabriquer des corps si ressemblants. Vous savez, quand on est sur un travail, comme ça, ça vous marque. Je suis sûr que ma mère était travaillée par le corps, et ce d’autant plus qu’il s’agissait d’un sujet tabou. Il y avait alors un dialogue entre la matière et elle, surtout pour un Témoin de Jéhovah.
- Et votre père, il travaillait aussi chez les écorchés ?
- Mais de quel père vous me parlez ? Du vrai ou du faux. Du vrai faux-père ou du faux vrai-père ? Du premier ou du deuxième ? De celui de l’état civil ou du père biologique ? De Degénetais ou de Delpech ? De toute façon, ça ne change rien, ils n’ont jamais travaillé sur des écorchés. »

Anquetil mit un peu de musique comme pour combler les silences qui commençaient à peser. Les insatisfaits, la chanson de Hollydays s’installa en fond sonore.
La Rolls longea le Château du Champ-de-Bataille. Florence se disait que la voiture était enfin dans son élément à proximité de cet étalage de luxe classieux qu’elle avait découvert lors des spectacles d’Opéra en Plein Air.
- « Nous sommes presque arrivés, dit Anquetil. »

Sauf que le véhicule, loin d’entrer dans la cour du château qui semblait lui tendre les bras poursuivit sa route en laissant sur sa droite la forêt que l’on avait domestiquée pour la transformer en lotissement.
On arriva enfin dans le village, laissant la charmante église pour rejoindre à l’écart, un peu plus loin, un ensemble disparate de trois à quatre maisons.
La Rolls s’arrêta. Anquetil invita les  passagères à marcher quelques pas.
- « Je voulais vous montrer ça. C’est toute mon enfance. Bien sûr, ça ne ressemble à rien. C’était une ferme. Il n’y a plus rien. C’est là que j’ai vécu, et c’est par là que mes pères sont morts puisque j’ai eu la chance d’en avoir deux.
Mon père a été retrouvé dans la fosse à purin. Quand je dis mon père, c’est celui que j’ai toujours considéré comme mon père, quoi qu’on m’ait raconté par la suite. La fosse à purin était là, paraît-il. Je vous dis « paraît-il » parce qu’elle a complètement disparu. Comblée. Moi-même, comme gamin, je ne l’ai jamais connue. Vous comprenez bien que ma mère, mes grands-parents, tout le monde a voulu effacer les traces. Mon père a été incinéré. Je l’appelle comme ça, même s’il ne m’a rien laissé, même si je suis certain que ce n’est pas mon père biologique. Peut-être qu’il ne s’agit pas d’assassinat, à proprement parler. Mais vous appelez ça comment un type qui choisit de mourir en se jetant dans une fosse à purin. Autour de moi, on appelait ça un suicide. Pour moi, ça a toujours été un assassinat. Qu’on l’ait poussé ou pas dans la fosse, je m’en foutais. J’ai mis un temps fou à savoir ce qui s’était passé d’ailleurs. C’est Degénetais qui me l’a appris, sans doute à sa sauce à lui. C’est lui qui m’a parlé du suicide de mon père. Il me racontait même que c’était un pêché. Qu’il ne fallait pas se suicider, qu’il ne fallait pas s’opposer au seigneur. Et moi, comme j’étais un gamin paumé, sans grande personnalité, j’écoutais sans broncher mais je me suis toujours dit que si on arrivait à pousser un type à ce genre d’horreur, on ne peut pas appeler ça autrement qu’un assassinat. »

Fatima contemplait le paysage désolant. Anquetil ne proposait même pas de rentrer à l’intérieur des masures. Pendant qu’elle écoutait celui pour qui ce lieu était celui de toute son enfance, elle se demandait qui, à présent, pourrait avoir envie d’habiter là ? Encore le climat était-il favorable et, à l’approche du coucher du soleil d’automne, pouvait-on percevoir les couleurs des champs et de la forêt environnante. Mais il arrive qu’il pleuve en Normandie, n’est-ce pas ? Elle s’imaginait le gamin marchant dans la nuit mouillée d’hiver pour aller rejoindre le car là-bas qui devait passer près de la mairie, et l’amener jusqu’au Neubourg pour rejoindre le lycée de Louviers.
Les deux amies regardaient Anquetil faire le plein d’émotions en attendant comme elles pouvaient. Certes, elles s’étaient un peu lassées de la promenade en voiture, si chic qu’elle fût, mais le temps commençait à paraître un peu long. En parlant toutes deux, elles en vinrent à une drôle de comparaison, mesurant que le coût de la Rolls était très nettement supérieur à celui des habitations.
Anquetil les invita à remonter dans le véhicule.
- « Je vous aurais bien invité à boire un verre dans ce qui est finalement chez moi, bien que je n’ai pas encore signé les papiers pour l’héritage. Mais je n’ai même pas pris les clefs, et je ne sais pas où elles sont. Peut-être dans le fond du canal de la Villette. Enfin, j’imagine qu’il n’y a rien à l’intérieur. Peut-être même pas du café. » 
Anquetil leur proposa de faire salon à l’intérieur de la Rolls, et, effectivement, cela changeait tout.
Anquetil invita Florence quelques temps à l’arrière du véhicule, histoire de trinquer avec les passagers. Anquetil était entre les deux amies, et avait mis à jour le coffret secret réfrigéré d’où sortit une bouteille ornée d’un as de pique. Florence savait que c’était la grande classe. La bouteille devait valoir au moins un mois de piges à La Dépêche.
Une coupe s’offrit aux passagères. Anquetil faisait le service et déboucha avec classe la bouteille divine. S’il ne lui restait plus grand-chose de ses années troubles passées au lycée technique, au moins savait-il servir avec le talent adapté un champagne absolu.
Il invita ses hôtes à jouir de la couleur de la robe jaune dorée qui s’accordait au paysage d’automne. Ensuite, avant même de porter ses lèvres à la coupe, il invita les amies à respirer les saveurs qui reflétaient les cépages du champagne millésimé.
La défiance ne s’était pas dissipée, au contraire, mais elle était contrebalancée par ce sentiment de mérite que peut apporter la délivrance du luxe. Florence se demandait d’autant plus ce qu’elle faisait là, qu’elle se sentait en trop dans l’incontestable jeu de séduction qui se déroulait entre Anquetil et Fatima.
Au moment du coucher du soleil, on se décida à partir. La bouteille était presque vidée, l’imagination reprenait le pouvoir dans les têtes et les déterminants théoriques avaient perdus de leur vigueur.
Florence reprit sa place à l’avant du véhicule, ce qu’on appelait la place du mort à l’époque où les ceintures de sécurité n’existaient pas. Mais l’expression semblait si inadaptée au confort superfétatoire de la Rolls. Après tout, elle se satisfaisait pleinement de ce poste d’observation. Elle entendait tout de ce qui se disait entre Anquetil et Fatima. Elle avait aussi l’œil sur le chauffeur, qui lui, restait hyper pro. Elle avait tenté quelques échanges de regard, mais il était resté raide comme un piquet et n’avait pas même goûté le champagne. Florence n’avait jamais connu ça, un type complètement au service. Elle aurait bien tenté quelques chatouilles, mais la configuration des sièges ne le permettait pas.
C’est à se moment-là qu’Anquetil proposa de mettre en branle les fauteuils massant en précisant qu’il y avait tout lieu de profiter de cette Rolls, occasion de luxe exceptionnelle.
- « C’est une location. Demain, je dois la rendre demain ! »

Florence ne voulait pas dire que le coût de location d’une journée d’une Rolls devait équivaloir au prix des voitures qu’elle avait possédé jusqu’à présent. Elle avait peur d’être vulgaire.
Elle sentit une douceur lui envahir doucement les fesses avant de se rendre compte que le fauteuil massant s’occupait aussi du reste de son corps. Ça la fit rire, sans pour autant qu’elle se prive du plaisir inattendu. Voilà qu’on s’occupe de mes fesses… tout en douceur et sans que je l’ai demandé. C’est donc ça, le porno chic !



vendredi 3 janvier 2020

Les enfants sages - deuxième partie - 16e épisode


On est trop sérieux
quand on a 17 ans

 Quand on les appelle, ils sont là
Ils ont un bon tempérament.
Quand ils ne marchent pas au pas
Ils ne sortent jamais du rang

Les enfants sages

Florence voulait tout savoir, comme curieuse et comme journaliste. Fatima voulait en savoir un peu plus, comme policière et comme amoureuse éconduite.
- « Vous êtes Témoin de Jéhovah ?
- Pas vraiment, non. On ne peut pas dire ça.
- Et votre mère, elle l’était ?
- Peut-être un peu.
- Mais enfin, ça n’a pas de sens. Expliquez-vous.
- Désolé, mesdames, je suis désolé. Je ne suis pas à un interrogatoire, je ne suis pas non plus en interview. Souffrez que je réponde à mon rythme, en fonction de ce qui me passe par la tête, et en parlant de ce qu’il me plait. Telles sont les règles du jeu. Si ça ne vous plait pas, vous pouvez descendre. Je ne m’expliquerai pas et je me justifierai encore moins. Vous m’êtes sympathiques. Je vous parle. Je ne vous dois rien. Vous ne me devez rien. C’est OK ? Je vous dis ça, ça ne me gêne pas du tout de parler des Témoins de Jéhovah, ni de ce que j’ai à faire avec eux. Je comprends que vous ayez des questions. J’ai tout fait pour. Ce qui me dérange, c’est votre ton. Vous n’êtes pas habituées à l’humilité, c’est normal, c’est votre profession. Mais là, il va vous falloir de l’écoute et de la patience. Vous avez de la chance, vous roulez dans la plus chic voiture de la terre. La classe anglaise. Laissez-vous porter. Détendez-vous. Renoncer au stress, je sais, c’est beaucoup de travail. Un petit voyage en Rolls n’y suffira pas, bien entendu, mais détendez-vous tant que vous pourrez. Ça vaut largement une séance de massage. »

Après un petit tour sur le plateau, la Rolls avait descendu la route d’Elbeuf. Elle prit la direction de Rouen, ralentit devant l’imprimerie des Témoins de Jéhovah, avant de tourner à droite à Incarville. Devant chez Leclerc, la Rolls suscita l’attention des clients du garage. Les smartphones se déclenchaient rapidement pour prendre des photos à l’arrache, le temps que la voiture reparte. Elle prit la voie rapide et sortit à la hauteur du barrage de la Villette, comme si Anquetil voulait s’attarder à revoir l’endroit d’où sa mère s’était précipitée.
- « Vous pensez quoi ? Vous pensez qu’elle est tombée toute seule ou vous pensez qu’on l’a aidée ? » 

Fatima était prise de court. Elle aurait voulu poser la question en premier et elle s’en sentait désarmée et, du coup, faisant de nécessité vertu, elle se disait qu’il valait mieux le laisser parler. Elle choisit de se taire alors que Florence ne se pliait pas à ce type d’explication.
- « Je vous aurais bien posé la question à vous. Je ne veux pas vous vexer, mais qui pourrait vouloir tuer votre maman ? Quel intérêt ? C’en est au point que la police a complètement négligé l’enquête. À part Fatima, qui y a prêté attention. Mais tout le monde était sur le coup de l’agression des policiers municipaux. Et pourtant…
- Pourtant ? …
- Ben pourtant, vous avez vu toutes ces incohérences ? Aller se noyer au barrage de la Villette, à trois heures du matin… Il faut en vouloir, quand même, non ? Même bourrée ! Je ne parle pas du reste.
- Mais si, voyons, parlez-en, je vous en prie.
- Ben, ce n’est pas évident, tout ça. parce qu’on peut pas se laisser tomber comme ça dans la flotte, parce qu’on a fait un pas de travers. Il faut le vouloir. Comme on dit à Louviers, faut prendre son envahie !
- L’envahie ? c’est quoi ça l’envahie, fit Fatima surprise.
- Ah ! Comme on dit sur Facebook, t’es pas de Louviers si tu ne sais pas ce que c’est que l’envahie.
- Oui, dit Anquetil, l’envahie, on ne sait pas trop d’où ça vient ce mot-là. Ça veut dire l’élan, enfin, à peu près. Peut-être même ça veut dire l’envolée. Par exemple, dans le Pays de Caux, on dit l’envolaye et ça a à peu près le même sens.
- Et c’est pas le tout, Anquetil, mais il y a des bizarreries. Le type de l’Agglo, il s’est fait voler les clefs du barrage cette nuit-là. Il s’en est pas vanté, parce qu’il a cru les avoir paumées. En plus, il était plus tout à fait sûr d’avoir fermé à clef l’accès au barrage la veille. Sauf que, mystérieusement, les clefs sont réapparues. Miraculeux, non ? Réapparues le lendemain de la découverte du corps. T’es au courant Fatima ? »

Fatima se sentait de plus en plus bête. Elle était quand même chargée de l’enquête et se reprochait de n’avoir pas vu grand’chose. Elle s’en voulait, bien sûr, mais en elle voulait aussi à Florence, qui dévoilait ses hypothèses devant tout le monde et en particulier devant un des éléments de l’enquête, avant de lui en avoir parlé à elle. Le problème, avec la Rolls, et la façon dont elle était placée à l’avant du chauffeur, c’est que c’était bien entendu impossible de lui envoyer des coups de coude ou de lui faire le moindre signe. Du coup même, Florence commençait à l’énerver vraiment à faire sa maligne, complètement subjuguée à prendre le dessus sur la conversation dans l’espace magique de la Rolls.
Fatima sentait monter le malaise. Ça allait de moins en moins bien. Elle n’oubliait pas la façon dont Anquetil l’avait envoyée promener quand elle avait posé ses premières questions. Maintenant, c’était comme si c’était lui qui menait l’entretien. Pour un peu, elle se serait sentie en interrogatoire même s’il ne la regardait pas, fixant le plafond de la Rolls et se lançant dans une sorte de confession.
Pendant qu’elle se disait qu’elle n’avait plus qu’à ouvrir toutes grandes ses oreilles et tout grands ses yeux, la Rolls s’engagea dans l’impasse qui longeait le lycée Decrétot.
- « Ah ! Vous ne pouvez pas savoir comme c’est drôle. Repasser par une ville qu’on n’a pas vue depuis des années. Parce que moi, on peut dire que je suis de Louviers. Il n’est pas un recoin où je n’ai un souvenir. Simplement, au bout de trois ans, cela s’efface. Je ne sais pas si vous avez lu « la plaisanterie » de Kundera. C’est le thème du tout début du livre, où le héros redécouvre sa propre ville et où il ne connaît plus personne, enfin personne qu’il ait envie de rencontrer.
- Oui, oui, je l’ai lu ce bouquin. Je me rappelle juste que je n’avais pas aimé la traduction de Finkielkraut. Enfin, je ne me rappelle pas que de ça. En fait, le type revient dans sa ville, après en avoir été chassé. C’est votre cas ?
- Non, pas chassé, je dirai pas ça. Il n’est pas chassé le type de la Plaisanterie, il est condamné et il part en camp. En fait, il n’est pas chassé, il est excommunié. Si je me permets de préciser, c’est précisément parce que c’est mon cas. Du coup, c’était aussi le cas de ma mère. Tout ça explique qu’il y ait eu tellement de monde à l’enterrement. Je plaisante, bien sûr… »
L’automobile était bloquée devant le lycée. La sidération prenait le pas sur l’éparpillement qui suit normalement la fin des cours. Les cars attendaient patiemment que les lycéens viennent vers eux. Les quelques parents qui s’étaient audacieusement embringués dans la large impasse participaient à l’embouteillage inextricable. Tout le monde voulait voir la Rolls, les selfies se multipliaient mais le véhicule imposait le respect.
Ces lycéens apprenaient la mission de servir
Après tout, ces lycéens apprenaient la mission de servir. Le lycée Decrétot est un lycée d’application. Le rêve de tous ces gamins est bien de devenir larbin dans les plus grands hôtels et d’obtenir des gratifications de la part de clients millionnaires. On pouvait même se demander si ce n’était pas une initiative de la direction du Lycée que d’avoir fait passer une Rolls devant l’école.
- « Excusez-moi, c’est la nostalgie. Vous savez, c’est étrange, toujours, quand on revient de l’étranger, qu’on retrouve une ville où l’on avait une situation, quelque chose de fixé et où toute chose avait son rôle et que l’on assimilait avec le temps. Et puis tout à coup : patatrac, on s’en va. On quitte les lieux, mais l’on conserve au fond de soi tous ces souvenirs qui nous ont construits. Et puis on revient et voilà. On voit un lycée qui ne vous attend plus. Où même on peut s’en faire jeter si l’on tente de rentrer sans autorisation. On voit des tas de gamins, des garçons, des filles, plus ou moins poussés, et qui ont tellement de chose à vivre et qui estiment avoir déjà tout vécu. Bref, c’est marrant. Qu’est-ce que je disais ?
- Vous ne disiez rien. Comme d’habitude. Vous parliez juste de l’excommunication. C’est quoi ça, l’excommunication ?
- Oui, c’est quelque chose de terrible l’excommunication. C’est quelque chose de doublement terrible quand vous faites partie d’une secte. D’abord parce que, bien sûr, quand vous êtes là-dedans, vous ne pouvez pas y être à moitié. Il y a les rites, les prières. Vous avez ça chez les catholiques, bien-sûr, mais enfin, l’avantage c’est que vous êtes dans une religion majoritaire. Chez les Témoins de Jéhovah, ça n’est pas comme ça. Pour vous maintenir dans la foi, comme vous faites le contraire de ce que tout le monde fait, vous devez vous renforcer. Enfin, vous pensez bien, pour un gamin, pour un ado surtout. Pas de Noël, pas d’anniversaire. Bref, vous serrez les dents, vous faites comme on vous dit de faire. Il n’y a pas moyen, sinon, c’est la rupture. Alors, quand l’excommunication arrive, vous imaginez…
- Pas bien, non, je n’imagine pas
- Vous avez raison. Moi-même, j’ai mis beaucoup de temps à comprendre, à prendre de la hauteur, mais l’une des données du problème de l’excommunication, c’est que tout le monde s’en fout autour de vous. C’est ça sans doute la différence avec le Moyen-Age. Dans le monde chrétien, une excommunication, ça faisait peur à tout le monde. Il n’y avait pas tellement de différence entre être excommunié et aller au bûcher, je suppose, même pour ceux qui n’y croyaient pas, ça faisait quelque chose. E pur si muove comme disait Galilée.
- Ça s’est passé à quel âge ?
- J’avais 17 ans. La Terminale. En fait, je pense qu’on est trop sérieux quand on a 17 ans. C’est peut-être même l’âge où l’on est le plus sensible à une excommunication. Même si l’on a besoin de s’affirmer comme individu, c’est aussi l’âge où l’on a besoin de faire partie d’une communauté, même pour la rejeter après.
- Mais vous avez fait quoi pour être excommunié ?
- Rien. Je n’ai rien fait. Moi, je n’avais jamais rien fait de ma vie, il n’y avait pas de raison que ça change pour une poussée d’hormones. Je tenais bien le coup avec les filles. D’ailleurs, les filles avaient peur de moi. Je n’avais aucun effort à faire pour les éviter. Elles m’attiraient, bien sûr. Mais je savais que c’était une épreuve du Seigneur. Non, l’excommunication elle provenait de mes parents.
- Mais comment ça vos parents ? Votre père était mort depuis une quinzaine d’années, n’est-ce pas ? Il n’était pas Témoin.
- Ben, mon père non. Mais enfin, il n’était pas mon père non plus. C’était juste le mari de ma mère. Peut-être un brave type, peut-être un pauvre type. Je ne suis pas sûr qu’il se soit suicidé. C’est tellement l’habitude, dans les campagnes. Ce genre de crime parfait, c’est courant. Les gens règlent leurs comptes par ici. On dit les Normands procéduriers. Ça n’est sans doute pas faux. Au moins connaissent-ils toutes les sinuosités législatives, mais ils savent aussi que pour résoudre certains problèmes, rien ne vaut la ligne droite. Pas obligé que ça se règle à coups de fusil, comme en Corse. Ça fait trop de bruit. Les Normands sont des taiseux. Ils n’aiment pas les démonstrations. Ils font ce qu’ils ont à faire.

Vous savez, je suis sûr même que, dans les campagnes, je parle des vraies campagnes, pas des rurbains, pas des gens qui viennent s’installer sur le plateau du Neubourg parce que c’est moins cher qu’à Louviers ou au Neubourg. Je parle de ceux pour qui le village est un lieu de vie, et même une histoire qui se prolonge. Pour eux, la famille, ça compte. C’est une communauté absolue. Bref, en ce qui concerne les conflits familiaux mal traités, pour parler clair, le problème des femmes battues, ben, je suis sûr qu’il y en a moins qu’ailleurs. Il suffit que la fratrie, que les parents s’en rendent compte. Dans ce cas-là, la brute, elle ne tarde pas à finir dans un accident de chasse ou sous la roue de son tracteur. Même, si la gendarmerie veut bien se donner la peine, qu’elle fasse des statistiques sur le nombre de suicides suspects dans les campagnes. Ce n’est pas toujours dû à la crise agricole.
- Quand même ! … Vous allez loin Anquetil ! »

On arrivait à présent à se sortir de l’impasse, après le demi-tour salvateur et la Rolls s’engagea dans la rue Edouard Lanon. C’est merveilleux quand même cette tendance humaine à laisser passer les puissants. Normalement dans cette rue, il est presqu’impossible de se frayer un chemin entre les gens qui se garent n’importe comment et les nombreux passages de ceux qui tentent le raccourci.
Croisant la rue Saint-Germain, la Rolls laissa passer un couple de quinquagénaires qui se tenait par la main.
- «  Remarquez, il n’y a qu’à Louviers qu’on voit ça. Je veux dire, les couples se tenant par la main, c’est très courant depuis une vingtaine d’années et l’arrivée d’internet. Avant, je les appelais les couples Meetic, maintenant, ce sont plutôt des couples « Disons demain », qui d’ailleurs est une filiale de Meetic. Vous vous rendez compte, un marieur devenu une puissance financière !  Enfin, ça n’a rien à voir avec ce qui se passe à Louviers. À Louviers, ce sont des Témoins de Jéhovah. Ils se sentent l’obligation de se tenir par la main. Ce sont les couples soumis. Conçus par le Royaume. A tous les âges de l’existence, quand ils sortent en ville, il faut qu’ils se tiennent la main. Forcément, ce n’est pas la même chose que des gens qui viennent de se rencontrer par internet et qui voient en l’autre le moyen de se faire un peu de plaisir ou de se sortir de leur solitude. Ça n’est pas génial, c’est commercial, mais c’est infiniment plus sain. »

La Rolls poursuivit son chemin, suivit la rue du Docteur Blanchet avant d’obliquer vers les boulevards qu’elle délaissa pour se rendre vers le quartier Maupassant, sur le lieu même de l’agression et du tag qui avait mis le feu aux poudres. Le tag initial avait disparu, bien sûr, sauf que tout le quartier était à présent maculé par des inscriptions murales sans ambiguïtés. £es enfants sages apparaissaient une dizaine de fois. Déjà, les services municipaux renforcés s’activaient pour tout effacer.
Anquetil d’un grand sourire se retourna vers Fatima :
- « C’est terrible, tout ça, n’est-ce pas ? Que fait la police ? »

Fatima sentit le rouge lui monter au front. Elle se voyait sous emprise et était incapable d’affronter le regard d’Anquetil. Elle se savait pas bien si c’était de se sentir bête, sans réplique alors que, quand même, elle était lieutenant de police. Et plus elle y pensait, plus elle se sentait idiote.
- « Vous n’avez pas fini sur l’excommunication. Qui est-ce qui s’est fait excommunier alors ?
- Bien, vous vous en doutez, non ? C’était ma mère et le père Degénetais. Ils étaient amants depuis des années. Bien sûr ! Il n’y avait que moi qui ne m’en étais pas rendu compte. M’enfin, je doute fort que ce soit pour ça qu’ils se soient fait excommunier. En fait, la cause est plus profonde. Degénetais n’était pas un Témoin de Jéhovah comme les autres. Il avait une place dans l’organisation. À un haut niveau. En fait, il était trésorier-comptable. Ah ! Vous savez, les trésoriers ont toujours une place majeure dans toutes les organisations. Soit ils se barrent avec la caisse, soit ils profitent de leur connaissance précieuse de l’organisation et ils font du chantage. C’est le danger avec les trésoriers. Que ce soit dans un club de pétanque, dans une entreprise ou dans les partis politiques. Regardez un peu la façon dont sont distribués les postes ministériels et la façon dont les trésoriers des partis se retrouvent ministre, regardez les ministres du budget et la façon dont ils deviennent des personnages politiques incontournables. Le premier poste ministériel de Sarkozy, c’était au Budget. Dans la presse, lors de la formation des gouvernements, on ne prête jamais attention à qui est nommé au budget. Pourtant, si on veut anticiper sur qui va devenir important, c’est là qu’il faut regarder. Qu’ils détournent ou pas du pognon, ils connaissent tout des dépenses de tous les cadres de l’association. Un pouvoir énorme. »

La Rolls continuait sa route, passa devant le collège Ferdinand Buisson où de nombreuses personnes l’attendaient avec des smartphones. Fatima se disait qu’elle devait sérieusement réfléchir pour expliquer à sa hiérarchie sa présence à l’arrière de la Rolls. Il en irait, bien sûr des besoins de l’enquête. Après tout, elle en savait beaucoup plus sur la personnalité de la famille de la défunte, sur les risques mêmes qu’elle ait été précipitée dans la chute d’eau, qu’avant de rentrer dans la Rolls, même si elle n’avait informé ni le commissaire Rossignol, ni Domfront. Ce qui était sûr, c’est qu’en se retrouvant partagée sur Facebook, elle aurait non seulement droit à une soufflante de la hiérarchie, mais elle devrait compter aussi sur des appréciations plus ou moins charitables de ses collègues.




jeudi 2 janvier 2020

Les enfants sages 15e épisode ... fin de la première partie



Les cocus de La Haye-Malherbe


Bien sûr, lorsqu’ils tombent malades
Ils suivent strictement l’ordonnance
qui veut les protéger des transes
par les remèdes les plus fades

Les enfants sages


- « C’est quand même pas possible que vous n’arriviez pas à en choper un seul !
- Vous avez raison, Monsieur le Maire, ce n’est pas possible. Mais le rythme de résolution des affaires n’est pas celui de la politique Monsieur Gargallaud. Il faut vous y faire.
- Oui, vous vous en foutez, finalement, des tags, les voitures brûlées, la vie des gens dans la cité…
- Oui, les tags, c’est vrai, je m’en fous un peu. Un peu seulement, vous avez raison. Je ne vise pas ma réélection. Moi, ce qui m’intéresse, c’est le délit, le crime. Je suis commissaire de police. La contravention, la prévention, la tranquillité publique, c’est de votre compétence. Pour l’instant, elle n’est pas clairement établie.
- Ne le prenez pas sur ce ton-là. Je vous demande un peu de respect.
- Vous avez raison. Je vous le demande pareillement. Je comprends que vous soyez énervé. Nous le sommes tous. Mais ce n’est pas en se rajoutant une pression inutile que cela va nous aider. Je vous fais juste remarquer que La Dépêche n’a pas eu le temps de titrer sur l’émeute urbaine … Paris Normandie le fera demain. Comme dit l’autre, il serait bon que vous prépariez des éléments de langage. La tranquillité publique, c’est la police du maire. »
La Dépêche avait fait sa une sur les tags qui se multipliaient comme les petits pains de l’évangile. Le journal était sur le bureau du maire et du commissaire de police, chacun ayant naturellement tendance à rejeter la faute sur l’autre. L’équipe de nettoyage était débordée. Il faut dire que, malgré l’expérience acquise, les tags n’étaient pas si faciles à défaire et le temps passé leur interdisait d’intervenir sur des urgences qui, pour le coup, le devenaient de moins en moins.
Les tags se multipliaient sans que rien ne s’y oppose et plus la police était mobilisée, plus les effractions étaient visibles. Le journaliste s’était amusé à en tenir le décompte et en faire une cartographie sur le territoire de la commune. Mieux, il incitait tous les lovériens à faire part au journal des apparitions. On était passé du premier £, graffé une fois, à £es qui avait été graffé deux fois. Puis £es enfants graffé 4 fois et enfin £es enfants sages qui avaient été graffés sur le commissariat, d’accord, mais aussi sur les lycées et collèges de la ville, sur le cimetière… mais tout ça c’était pour commencer, parce que maintenant, ces graffs se reproduisaient comme des poux et il y en avait sur tous les supports de la ville.

Le commissaire Rossignol reçut un appel du procureur.
- « Bonjour Monsieur le Commissaire. J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.
- Vous me faites peur Monsieur le Procureur.
- Vous avez raison. La bonne nouvelle, d’abord, c’est qu’on vient de retrouver un tagger. La mauvaise, c’est que vous n’êtes pas au courant. Le tagger a été pris sur le fait à La Haye-Malherbe. Vous connaissez La Haye-Malherbe ? C’est juste à côté de Louviers. Sur le plateau. Le plateau du Neubourg. Zone gendarmerie. Je vous en informe parce que je n’ai pas l’intention pour l’instant de vous transférer le suspect. Je vais aller l’interroger avec le colonel. Je vous tiendrai au courant. » 
Le commissaire raccrocha. Il se sentait un peu cocu.
- « Ah ! dit Domfront. C’est normal. Vous savez ce qu’on dit ! A La Haye-Malherbe, il y a autant de cocus que de brins d’herbe. Bon, excusez-moi, c’est pas drôle. »

En attendant, il n’avait plus qu’à se mordre les sangs.

***

En fait, c’était César Marron, le maire de La Haye-Malherbe qui avait découvert le pot-aux-roses. Il avait parfaitement reconnu le graffeur. Il s’agissait de Malo Lucas, un type qui venait de s’installer dans la commune et qui, jusqu’à présent, avait évité de faire parler de lui.
Cet ancien zadiste, fatigué et amer, avait pris sur lui de maculer le local de la mairie. Il était encore en pleine action lorsque le maire lui était tombé dessus en revenant d’une réunion à l’agglomération. Bien entendu, au cours de cette réunion, l’ordre du jour avait complètement été zappé et on n’avait parlé que de la ville en feu et des tags qui surgissaient un peu partout. On commençait perfidement à critiquer l’attitude de la police et de la mairie de Louviers.
Quand César l’a aperçu, bien entendu, le contrevenant s’est tout de suite enfui. C’était absolument idiot, étant donné que le maire le connaissait et savait où il habitait.
N’écoutant que son courage, il avait immédiatement prévenu la gendarmerie pour que celle-ci se charge de l’interpellation.
Le procureur avait autorisé la perquisition, ce qui permit de retrouver deux pochoirs au milieu d’un tas de bazar sans intérêt qui révélait le profil d’un individu trempant dans l’illégalité mineure. De l’herbe, bien sûr, des graines de chanvre indien, et des plantations, panoplie indispensable d’un rebelle à deux balles. Il y avait bien sûr quelques gilets jaunes, dont un sur lequel on avait calligraphié £es enfants sages. On avait saisi l’ordinateur et le portable, mais c’était plus par routine que par conviction.
L’ancien zadiste était aussi terrorisé que le gendarme et le procureur étaient ennuyés. Il disait qu’il n’avait cherché qu’à se distraire. Il n’avait pas pris au sérieux cette histoire de tag. Il s’était amusé à tester une imprimante 3D achetée sur Le Bon Coin. Pour un pochoir, c’était pas trop compliqué.

- « C’est une bêtise, je sais, mais c’est mon premier tag, Monsieur le Procureur. Non, bon, d’accord, pas mon premier bombage… forcément à l’âge que j’ai, j’en ai écrit des conneries sur les murs, vous imaginez Monsieur le Procureur. Je suis de cette génération-là. Mon grand frère a fait mai 68. Ok, je reprends. Pour être honnête, c’est la première fois que je fais un pochoir en 3D.
la parisienne, là, celle qui fait des tags sur
le Front National
Moi, je n’ai pas le talent de Banski et de la parisienne, là, celle qui a fait des tags sur le Front National. Mais c’est un peu mes modèles. En fait, oui, j’ai juste fait un test à partir des réseaux sociaux. J’ai travaillé sur les photos déjà prises. Et j’ai eu l’envie de faire un pochoir, avec l’idée derrière la tête de me faire un peu de sous. Une retraite d’ancien zadiste, ça ne va pas chercher loin, vous imaginez. Je voulais juste mettre des pochoirs en vente sur Le Bon Coin. Avant, j’ai voulu tester. C’est une connerie, mais c’est pas un crime.
- Ecoutez, Monsieur le Zadiste, vous êtes un rigolo ! Moi, que vous alliez taguer la mairie parce que vous n’aimez pas le maire, je m’en fous complètement. Que vous fassiez des ventes sur Le Bon Coin, je m’en fous aussi. Même vos plantations à deux balles, j’en ai rien à cirer. Mais ce qui me choque, c’est qu’en ce moment, il y a un type qui est entre la vie et la mort à cause de deux salauds qui l’ont agressé et qui l’ont frappé à terre. Ah oui ! Alors, £es enfants sages, vous trouvez ça drôle ? Je déteste que ce tag devienne à la mode. Comme si c’était un slogan, un groupe terroriste ou une secte. Vous m’épuisez avec vos conneries. »

L’ex-zadiste écoutait le sermon en mordant ses lèvres. Il se disait que, tant qu’à faire, pendant que le procureur se lançait dans une leçon de morale, celui-ci n’envisageait pas trop de le faire coffrer. Il le laissait passivement déblatérer en se promettant de ne pas dire un mot contre la police, et encore moins contre la Justice.
Il allait bien sûr proposer au maire de réparer sa faute, avec humilité, et tout devrait bien se passer. Il n’y avait pas de conflit avec le maire, il n’y en avait jamais eu. Il n’avait rien contre César Marron. D’ailleurs, s’il était inscrit sur les listes, il aurait voté pour lui. C’est quand même pas de sa faute s’il était anarchiste, le Malo Lucas. Même, si le maire veut, il serait prêt à faire sa campagne. Tiens, il ferait même des pochoirs à sa gloire et il en mettrait partout sur les murs. Oups !
Cette fois, il s’était mordu l’intérieur des joues à s’en faire mal pour ne pas rigoler. Il fallait juste expliquer qu’il n’avait d’autre objectif que de prendre le tag en photo sur le mur de la mairie. Bon, c’était une connerie. Une triple connerie. Une connerie d’imaginer ça. Une connerie de le faire. Une connerie de se faire prendre.
Mais enfin, se disait-il, si au lieu de s’acharner sur les symptômes, ces andouilles faisaient au moins l’effort de comprendre la nature du mal, peut-être alors toucheraient-ils d’un peu plus près la solution. Les enfants sages… Ce n’est quand même pas rien comme message. Même d’ailleurs si on peut se demander l’intérêt du message à l’origine, ce qui est sûr c’est que le succès du tag, qui s’était répandu à travers la ville, était la preuve qu’il correspondait bien à quelque chose dans l’imaginaire collectif.
Le procureur téléphona au commissaire. Il était désolé pour la fausse piste, même si, au fond, ce qu’on venait de découvrir à La Haye-Malherbe, démontrait qu’on avait changé de dimension. Le phénomène avait envahi les réseaux sociaux, il était devenu quasiment politique et cette drôle d’évolution noyait le poisson. Il en avait parlé au préfet qui avait alerté le S.C.R.T., les R.G., comme on disait dans le temps, les Renseignements généraux. Après tout, la solution viendrait peut-être de là. Il paraît que, déjà, dans d’autres lieux de France quelques imbéciles s’étaient mis à reproduire le tag. Des gilets jaunes s’apprêtaient à le reprendre sur leurs banderoles.
- « Vous croyez que ça pourrait être politique ?
- Je n’en sais rien Monsieur le Procureur. Moi, ce que je veux, c’est juste retrouver les salauds qui ont défoncé le policier municipal. Pour le reste, les tags, les réseaux sociaux, Facebook et La Haye-Malherbe, j’en ai rien à foutre.
- Je vous sens tendu, M. le Commissaire. Dites-moi, c’est pas à cause de moi ? Vous auriez voulu que je vous livre ce pauvre type ?
- Je m’en fous, Monsieur le Procureur ! »
La conversation s’interrompit brusquement. Le maire et le colonel, qui attendaient devant la gendarmerie que le procureur ait fini la conversation poussèrent un cri de surprise. Au loin passait une Rolls, ce qui, à La Haye-Malherbe faisait l’effet d’un O.V.N.I.
- « C’est une Phantom ! » dit le maire qui avait des lettres.
Le parterre ainsi créé devant la gendarmerie vit le carrosse passer en toute quiétude et la surprise n’en fut que plus grande de voir, à côté du chauffeur, la « petite journaliste ».




mercredi 1 janvier 2020

Les enfants sages - 14e épisode


Seul en son Royaume


 Jamais rien ne les rassure
 Leur tristesse n’a pas de trêve
Ils ont renoncé à tout rêve
Ils ne cherchent pas l’aventure

Les enfants sages

Rossignol était furieux.
- « Vous vous rendez compte à quel point ils se foutent de nous ? Pour commencer ils nous font un tag au Commissariat. Après ils nous brûlent une série de bagnoles. Pour l’instant on en est à 7. Disons que ça peut arriver mais pour une ville de 20.000 habitants, c’est quand même un peu lourd. Après ça, ils nous font une émeute à deux balles. Et pour finir ils caillassent un inspecteur, ça commence quand même à faire.» 
Le visionnage de la vidéo-surveillance ne résolvait pas tout, mais on savait que les taggers étaient venus en vélo, qu’ils en étaient descendus à 4 h 57 et qu’ils avaient tagué le commissariat en deux minutes, à l’aide de deux pochoirs. Un pour £es enfants, un autre pour sages. Il s’agissait visiblement de ne pas avoir un matériel trop encombrant. Ils provenaient de la place Thorel et avaient traversé la place de la République en direction du quartier Maupassant, leur route s’étant perdue dans le champ des caméras défaillantes. Il s’agissait de VTT Decathlon bas de gamme, agrémentés d’une sacoche avant. A priori, les cyclistes étaient de sexe masculin, mais leurs casques avaient une visière dont la seule utilité était de les rendre encore plus difficilement reconnaissables. Ils connaissaient très bien les dispositifs de vidéo-surveillance, dont ils se cachaient sans ostentation ni crainte.
- « Oui, c’est vrai, ça ne nous donne pas grand’chose. Mais c’est quand même la première fois qu’ils sont filmés. Et a priori, cela confirme qu’ils sont de Louviers.
- Oui, bien sûr, le fait qu’ils soient venus à vélo et qu’aucun véhicule ne soit là pour les attendre et reprendre les VTT, c’est une confirmation.
- De toute façon, ça semble bien être un problème complètement local.
- Complètement local, mais qui intéresse tout le monde. Ce n’est pas la première fois que Louviers fait comme ça la une de la presse nationale. Il y a eu de beaux faits divers à Louviers. Le fantôme de Louviers, les possédées du couvent, le meurtre à l’arbalète de l’auto-école, la femme battue qu’on a retrouvée noyée dans sa voiture. On a même eu Mesrine !
- Oui, Domfront, vous me raconterez ça quand j’aurais le temps. En attendant, ça ne nous fait pas avancer.
- C’est vrai commissaire. »

Pour sa part, Fatima avait décidé de se mêler aux funérailles. Elle en parla au Commissaire.
- « Hein ? Quoi ? Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre de votre pétasse bourrée quand la ville est à feu et à sang ? Vous reviendrez quand vous aurez des choses à me dire. »

Le grand Cabu, odieusement assassiné le 7 janvier 2015 par une bande d'abrutis islamistes,
était passé par Louviers croquer d'autres intégristes moins dangereux pour la population.

C’était une histoire tout à fait particulière. C’est pas tous les jours qu’on drague
 un Témoin de Jéhovah, et c’est pas tous les jours qu’on sort avec un  trader !
Elle téléphona à Florence, pour lui dire que le commissaire pétait les plombs et qu’elle apprécierait de bénéficier d’un soutien. Entre la petite nuit qu’elle avait passé et le savon qu’elle venait de se prendre, elle aurait bien besoin d’une présence amicale. D’autant que la connaissance du terrain de la pigiste pourrait lui donner des indications précieuses sur les personnes assistant à la cérémonie. Elle espérait aussi que si l’occasion se présentait de s’isoler avec Anquetil, Florence pourrait continuer le travail de curiosité et faire part d’observations éventuelles, sachant qu’elle serait infiniment plus efficace.
Florence était ravie. Forcément, elle ne l’avait encore jamais vu cet Anquetil. Déjà, elle aimait bien, petite fouineuse, tenir à jour son carnet de « qui baise qui ? » dans la ville, mais là, en plus, comme il s’agissait d’une copine... Elle sentait bien que c’était une histoire tout à fait particulière. C’est pas tous les jours qu’on drague un Témoin de Jéhovah, et c’est pas tous les jours qu’on sort avec un  trader ! Elle n’avait pas l’air, comme ça, la petite Fatima, mais c’était quand même une sacrée aventurière ! Le fait de devoir garder le secret ajoutait encore de l’intérêt.
- « Dis-donc Fatima, tu sais que ça risque d’être un peu particulier, comme enterrement ?
- Ben non, je ne sais pas. Pourquoi ?
- La cérémonie aura lieu à la Salle du Royaume.
- Tu veux dire chez les Témoins de Jéhovah
- Oui, c’est ça. Je me suis renseignée aux pompes funèbres. Le cercueil proviendra directement de chez les Témoins. Ça s’annonce assez morose.
- Effectivement. Enfin, ça amènera un peu d’exotisme. Et puis ça me permettra de rentrer discrètement dans l’antre de Béthel, sous leurs caméras de surveillance, qui, elles, ne tombent jamais en panne.
- Faudra juste faire attention à ne pas glisser dans la piscine…
- Bonne blague ! »

***

Florence et Fatima eurent droit à un accueil policé. La réceptionniste (Fatima supposait que la personne chargée de l’accueil ne portait pas du tout ce nom-là chez les Témoins mais ça n’avait pas d’importance) les accompagna jusqu’à la salle du Royaume où se tenait la cérémonie. Le corbillard était resté dans la cour d’entrée du site.
Quand elles arrivèrent dans la petite salle, un homme officiait et rendait gloire au Seigneur selon leur rite. Avant qu’elles ne se mêlent à l’assemblée, il y avait juste deux personnes. Anquetil et l’officiant qui n’eut aucun mot pour la défunte. Il y en eut pour une dizaine de minutes. Ne voulant pas déranger, Florence et Fatima quittèrent la salle sans mot dire quand elles pensèrent que ce fut fini.
Anquetil s’était fait attendre par un chauffeur qui l’amena jusqu’au cimetière en suivant le corbillard.
C’était un spectacle profondément désolant. Devant le cimetière, il n’y avait personne, ni connaissance, ni encore moins de public. Le corbillard attendit que le chauffeur gare la Rolls et qu’Anquetil en sorte. C’était ahurissant.
- « Tu te rends compte, Florence ? Une Phantom !
- Bof, tu sais j’y connais rien en bagnole, moi. Mais je suppose qu’il y en a pour du pognon.
- Ben oui, il y en a pour du pognon ! Putain, c’est une Rolls ! Une Rolls dernier modèle ! Tu te rends compte, il a loué ça pour faire 500 mètres. Il aurait pu les faire à pied. Ou alors on aurait pu l’emmener.
- Putain ! Et surtout, quand tu vois la nature du cercueil, il y a un sacré gap ! À voir comme ça, c’est du très bas de gamme. En dessous, il n’y a plus que le contre-plaqué. Pas sûr que ça dépasse les 50 € de la taxe municipale d’inhumation. »

Les deux amies éberluées par la berline qu’elles ne quittaient pas des yeux faillirent ne pas remarquer l’inscription ostentatoire tracée sur la chaussée juste devant l’entrée du cimetière £es enfants sages. Décidément, on n’en sort pas.
Le maigre convoi accompagnait le corbillard. Le croque-mort à la voix claire énonça un petit texte en hommage à la défunte et remercia les amis et la famille qui avaient fait le déplacement pour l’accompagner à sa dernière demeure. C’était burlesque. Anquetil, Fatima et Florence se regardèrent et jetèrent un pétale de rose gracieusement mis à disposition par l’entreprise de pompes funèbres. Florence prenait les photos.
Fatima dévisageait la dizaine de personnes présentes autour du trou. Elle ne reconnaissait personne. Elle se tourna ensuite vers Florence d’un air interrogatif. Si Florence reconnaissait quelques individus, elle n’était pas assez familière pour leur parler ou même les saluer. En ce qui concerne Anquetil, sans doute en connaissait-il davantage, mais il ne voulait pas s’approcher de qui que ce soit. Il se protégeait au maximum. Il faudrait que Fatima l’interroge.
Pendant que Fatima se demandait comment lui annoncer qu’elle voudrait le voir au commissariat, Anquetil se tourna vers les deux copines et leur proposa de les embarquer dans la Rolls.
Même pas en rêve, comme on dit. Sans avoir à réfléchir longtemps à la disposition des passagers, Florence se la joua modeste en allant se placer à côté du chauffeur. Elle voulait écouter ce silence dont elle n’avait qu’entendu parler. Fatima se plaça naturellement à l’arrière à côté d’Anquetil. Elle se sentait toute petite dans cette voiture. Sûr que ce n’était pas très déontologique, encore une fois. Sûr qu’elle ne se trouvait pas dans la même attitude que si elle l’avait eu face à face dans son bureau open-space. Elle se demandait si elle n’avait pas fait une erreur d’accepter, mais à présent il était trop tard.
Anquetil demanda aux passagères si elles voulaient aller quelque part. Comme elles ne disaient rien, Anquetil demanda au chauffeur de le promener sur les lieux de son enfance et adolescence. À commencer par le collège et le lycée, puisqu’on était à Louviers, et puis après on ferait un tour sur le plateau du Neubourg en passant par Hondouville, où sa mère travaillait avant de se retrouver au fond de la rivière.
Une fois donné les ordres, il se tourna vers Fatima :
- « Et maintenant, vous voulez savoir quoi ? »